Les libertés s’appliquent à tous.

Interdire n’est pas éradiquer.

Autoriser n’est pas donner libre accès.

Simone si tu savais. Enfin tu le sais, du haut de tes 87 ans, que si tu étais déjà partie tu te retournerais dans ta tombe. Tes yeux clairs ont vu les heures les plus sombres de notre belle planète et ils doivent aujourd’hui supporter les images d’une société qui ne tire pas grande leçon des horreurs passées. Toi qui t’es battue pour des libertés que 40 ans après on ose encore questionner.

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Je voulais te dire merci. Pas pour moi, non. Pas parce que tu nous as, à toutes, apporté un « soi-disant » confort supplémentaire. Mais parce que tu as fait de nous un être à part entière, en détresse parfois. Forcé d’être responsable, souvent.

Je voudrais faire taire ceux qui nous prennent pour des fanatiques de l’infanticide, des âmes sans cœur, des esprits sans conscience. Nous, qui soutenons ta loi.

Ces porteurs de valeurs qui déguerpiraient bien vite si la cigogne s’attardait un peu trop au-dessus de leur tête, ces futures bonnes mères prêtes à ignorer les failles de la science et à n’épargner aucune innocente, je voudrais leur écrire que leurs idées sont respectables et à certains instants bien fondées, mais qu’elles touchent parfois peu à la dure réalité.

Malgré tout, je ne ferai pas la guerre à ceux qui, forts de leurs convictions, cherchent des solutions.

Il m’aura tristement fallut souffler vingt et une bougies et passer ma première année parmi les soignantes pour découvrir, insouciante, l’éventail de la contraception.

Le tabou démunit les plus jeunes que l’on accuse d’inconscients et c’est l’éducation qui semble pourtant défaillante, pas l’humanité profonde que porte en elle une femme. Chanceuses de vivre, aucune de nous ne se donnerait, sans foi, le choix de décider qui a le droit d’être né ou de voir son cœur qui bat, s’arrêter.

Je rêverais d’un monde où l’on parle vraiment aux jeunes filles de leur corps en devenir et aux jeunes garçons de leur responsabilité. Un monde où l’on donne la possibilité à cette jeunesse de s’éduquer.

Avant ton combat Simone, beaucoup se sont elles-mêmes sacrifiées. Une vraie question de vie ou de mort.

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D’ailleurs pour toi aussi, Simone, c’était une vraie question de vie ou de mort. Tu as décidé de sauver une vie au détriment d’une autre, tu ne pouvais plus supporter de voir le monde ignorer la douleur de ces femmes dont le désespoir les poussait à mettre elles aussi leur vie dans la balance.

Le 26 novembre 1974, il y a maintenant quarante ans, tu as clos ton discours dans l’hémicycle avec la conviction que « Les jeunes générations nous surprennent parfois en ce qu'elles diffèrent de nous ; nous les avons nous-même élevées de façon différente de celle dont nous l'avons été. Mais cette jeunesse est courageuse, capable d'enthousiasme et de sacrifices comme les autres. Sachons lui faire confiance pour conserver à la vie sa valeur suprême. »

Je voudrais que tu puisses nous faire confiance. Je voudrais te dire que la jeunesse ne s’abaisse pas aux duretés de la vie, aux idéaux qui s’effondrent, et que nous sommes gonflés d’espoir et de convictions.

Je voudrais te dire que c’est des conneries, que l’IVG ne s’est pas banalisé, qu’il n’est pas croyable de penser qu’on abandonne une grossesse comme on va au supermarché, que tes détracteurs ont parfois des arguments bien ravageurs. Que les gens ont compris que tu n’as jamais fait voter cette loi pour libérer les femmes mais tout simplement pour les sauver.

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Simone, je rêverais de pouvoir te dire que je ne suis pas pour l’IVG, tout comme tu ne l’étais sûrement pas. Ta loi a soulagé les femmes dans les recherches de méthodes radicales et discrètes d’avorter. Elle a permis d’améliorer les moyens techniques. Mais la culpabilité et la douleur sont toujours les plus assidues des invités dans le cœur de ces femmes qui auront changé.

J’ai épluché des émissions radios, tard le soir. Des reportages. J’ai entendu parler de femmes qui ne voulaient pas d’enfants. Qui n’avaient pas envie de « transmettre le malheur ». D’un homme qui serait susceptible de « prendre la poudre d’escampette ». Et tant d’autres récits de vie.

Mais si la science leur faisait défaut ?

Si elles faisaient parti demain de ces 19% qui vont subir l’échec de leur contraception ?

J’ai également entendu des femmes fondre en larmes, courageuses d’avoir su choisir et mettre un nom sur leur souffrance, je les ai toutes vu continuer leurs vies, certaines agir pour éviter aux générations futures d’avoir à se poser la question de l’avortement ou non.

Il y a des instants, Simone, où je voudrais te ressembler. Où je voudrais avoir le courage de me battre pour la justesse de mes convictions, sans jamais vaciller. Ou du moins à l’abri de ceux qui n’attendent que de me voir tomber.

Il y a des noms comme le tien qui donnent envie, qui forcent l’admiration. Il y a des figures comme toi qui naissent pour porter à voix haute les maux de ceux qui ne peuvent pas trouver les bonnes formules pour en parler. Tu fais partie de ces trop rares personnes qui ont essayé de comprendre, qui ont osé mettre à mal leur jugement pour pouvoir le plus fidèlement possible expliquer. Pour être capable de défendre avec ferveur ces femmes dont la douleur est trop souvent ignorée.

Illustrations Page de Une et troisième : Mylène Besson