L'autre jour, j'écoutais d'une oreille distraite les potes de mon mec parler "chatte en plastique". Apparemment, la mère d'un de leur acolyte avait découvert une chatte en plastique, dans son emballage, sous le lit de son fils.

Outre l'aspect régressif (et hitchcockien) de la présence maternelle dans la chambre à coucher - qui retint quelque peu mon attention - je constatais avec plaisir qu'on avait changé de sujet.

Nous venions de nous engueuler sur le port du voile. Je me disais qu'avec ce nouveau cercle de fréquentation, j'aurais de frais moments de récréation mentale.

L'oreille vagabonde donc, je sillonnais dans la cuisine à la recherche de quelques traces de muffins. Les chattes en plastique ne m'impressionnent pas. J'ai voyagé dans les patelins du glauque masculin, cet ustensile est à la masturbation ce que la trois-portes est à la conduite automobile.

Le frère du propriétaire de la chatte en plastique défendait la démarche fraternelle vaillamment. Pour peu, il s'agissait d'une ode au romantisme. "Il est comme ça, il croit en l'amour".

"Le frère du propriétaire de la chatte en plastique défendait la démarche fraternelle vaillamment"

Cet exercice de style mena innocemment la joyeuse troupe sur les rives de la confession gênante. "Enfin c'est toujours moins pire que la main morte", lâcha le plus jeune d'entre eux, en se resservant un mojito tiède.

Surpris par l'audace du cadet, mais encouragés par le pouvoir fédérateur de l'alcool, les autres surenchérirent. "Un paquet d'années que j'ai pas fait la main morte", regretta l'architecte, le regard dans le vague. "Le problème avec cette technique, c'est toujours la bonne anesthésie", modéra l'ingénieur. "C'est une question de dosage", précisa le médecin.

MP

Ils avaient désormais toute mon attention.

Apparemment, la technique de la main morte consistait à bloquer un moment la circulation du sang de son bras, afin de l'anesthésier, et de se masturber avec un membre presque inerte, maladroit, frauduleusement étranger. J'appris par la suite, de mes cercles féminins sous-terrains, la relative banalité de la main morte. "Bah t'as bien été à l'école, non ?".

J'imaginais dès lors des étudiants alignés, appliqués à apprendre la technique de la main morte. Certains copiant sur leur voisin.

Comme quoi, on peut traverser trente ans de vie, et ignorer l'existence de la main morte.

Forte d'un regard neuf sur le monde, je me figurais la main morte à travers les âges dans l'art pictural, théâtral, cinématographique. La main morte chez Giacommetti : élancée, frugale. Un arbre et une main morte qui attendent un chien, pour Beckett. Mano Morta, un film de Fellini, avec une main morte circassienne à gant rayé… Ma créativité n'y allait pas de main morte.

Mon homme, plus pragmatique, proposa à l'assemblée bientôt ivre une variation réaliste sur la main morte : la main morte peinte (entendre manucurée). Elle donnerait du relief à la supercherie de la main étrangère. Elle laisserait entrevoir, dans la transe orgasmique, les couleurs de la femme.

mainpeinte

"Oh oui, et avec des bracelets aussi", proposa le politologue, désormais intenable, qui sortit la guitare.

Pris d'une fièvre érotico-musicale improbable, ils se mirent à chanter la chanson de la main morte. Ballade médiévale inégale, la chanson de la main morte ne trouva pas son public ce soir-là, y compris chez ses propres créateurs.

Sur le coup des 2 heures, alors que plus rien ne laissait croire à un regain de sordide, la technique de la mouche fit son entrée magistrale au Panthéon des ruses de caleçons.

L'espagnol se rappela que dans certains bordels, on proposait la technique de la mouche. Personne ne pensa à lui demander dans quel siècle il vivait. L'assemblée réclamait du croustillant et entonnait déjà un redondant slogan : "la te-chnique de-la-mouche, la te-chnique de-la-mouche !!!".

Il faudrait presque dessiner un schéma pour rendre justice à la technique de la mouche. D'abord, ajustons la sémantique : la recherche parle sans ambages de "branlette à la mouche". Un homme s'immerge dans un bain, laisse dépasser son gland, y pose une mouche à laquelle il a retiré les ailes. La mouche va se débattre pour éviter la noyade et stimuler le gland.

Il va sans dire que la logistique de l'arrachage d'ailes appartenait aux tenancières du lieu, dans le cas d'une commande à la carte en bordel (voir carte ci-dessous, notez bien l'inélégante majoration pour la "langue dans le trou du cul"). J'imagine les maquerelles bizutant les plus jeunes stagiaires en leur confiant l'exigeante chasse aux mouches.

mouche

Nous arrivâmes sans difficulté à la conclusion que la branlette à la mouche n'était ni progressiste ni solitaire. Improviser ce type de branlette chez soi, sans professionnel, revenait à s'exposer à l’embarrassante chasse à la mouche en peignoir.

Ce n'est que le lendemain que la branlette à la mouche me rendit nauséeuse.

Sur le coup, dans les vapeurs de la nuit, je trouvais l'invention remarquable d'ingéniosité, j'y percevais un alliage savant des forces de la nature.

A la lumière de la cuite, la pauvreté de l'imaginaire sexuel masculin m'apparut. Ce n'était pas l'insectophilie qui me chagrinait, mais plutôt l'absence d'envergure.

"A la lumière de la cuite, la pauvreté de l'imaginaire sexuel masculin m'apparût"

Je voulu comprendre si la main morte et la branlette à la mouche étaient liées à une détresse ou à une solitude, même si j'opérais d'emblée un distinguo entre les deux techniques : la seconde étant plus "raffinée" dans l'élaboration que la première, et donc peut-être plus empreinte de panache.

Avait-on coupé les ailes du fantasme ambitieux ? Il devait bien exister un juste-milieu entre la main morte et le gang bang à l'américaine.

Je me perdis alors sur les sites faisant honneur aux pratiques masturbatoires masculines. Doctissimo présentait la science de quelques bien mornes adeptes. J'appris que Nico92, deux fois papa, ne s'introduisait plus de feutre à tableaux dans l'anus. Les pinces à linges à tétons rivalisaient de tristesse avec les bananes écrasées lubrifiantes.

Heureusement, mes recherches me rappelèrent que "l'autonepiophilie" existe (attirance sexuelle pour les couches-culottes), ainsi que "l'émétophilie" (excitation sexuelle pour le vomi) ou le bien plus cavalier "godivisme" (pulsion conduisant à s'exhiber à cheval).

Je fus émue par le souvenir simple de mes fantasmes adolescents, rencontres bucoliques ultra-scénarisées où paysans et jeunes filles en fleurs s'honoraient fermement dans la paille.

Depuis cette soirée, je cauchemarde. Je vois mon homme avec des ailes de mouche et des bottes militaires. Il commande une armée de rampants, dociles. Il leur montre le chemin. Je me réveille toujours au même moment : l'instant où, fier et puissant, il tombe sa cuirasse.