Hier, je suis devenue vieille.

Ma mère prenait son thé. Un, deux, trois sucrettes. Cuillère baladeuse, lèvres goûteuses. Elle avait tempéré les volets, calmé la télé, fait comprendre au monde extérieur qu'il dérangeait.

"Enfin toutes les deux".

J'avais déjà eu cette impression de lui rendre visite en cachette. Comme si mon père et mon frère partis, il ne nous restait que l'illégalité pour nous fréquenter.

Un nouvel homme habite chez elle. Elle considère les soins qu'elle porte à leur vie de couple comme un travail à part entière. "Tu ne te rends pas compte toi, trouver un homme à 65 ans. C'est du travail !". Cette rencontre est devenue sa grande fierté. Au placard Marx et Duras, elle vit pour Éric.

Placée sur une chaise, auditrice soignée de bonbonnière, je la regardais faire. Pincer les lèvres en découvrant l'amertume du thé trop infusé. Regarder à droite, à gauche, impatiente d'être divertie. Se frotter les cuisses, aussi.

Si je n'étais pas sa fille, je la dirais incapable d'être mère.

Je lui donnais de mes nouvelles, de celui avec qui je passe mes journées, de nos projets pour l'été. Elle me pensait à l'abri dans cette nouvelle relation, et adorait que je lui en apprenne davantage sur cet étranger familier.

J'avais l'impression, parfois, de lui raconter des histoires, des aventures qui venaient donner forme à ses fantasmes. Je voyais alors ses yeux briller, et j'avais pour ces yeux-là une tendresse particulière.

Si elle n'avait pas cet accent chantant, je la dirais sérieuse. Une vie sans trop d'excès. Une vie de prof de province. Une vie dans le même appartement.

Parfois, des lueurs de joie viennent bousculer la douceur de sa pupille. La sobriété de sa pensée disparait, et elle invente des mots. Je lui dis, dans ces cas-là, arrête de faire ta folle, mais c'est une manière de l'encourager.

"Je lui dis arrête de faire ta folle, mais c'est une manière de l'encourager"

Quand nous avons chacune quelque chose à fêter, je lui fait même faire des tours sur elle-même. J'ai surpris une fois Éric s'en amuser.

Hier, elle n'était pas folle. Elle était étrangement résignée.

"Mais si, mais si, tu vas trouver un travail fixe", commentait-elle, distraite. Mes problèmes semblaient lui glisser dessus. Ancienne stressée, elle avait pris congé de ce sentiment depuis qu'elle était à la retraite. Mais, quand il s'agissait de moi, elle ne pouvait s'empêcher de truander le calme.

"Marie est morte tu sais, je n'ai pas voulu te le dire pour ne pas te contrarier, mais elle est morte avant-hier, d'un AVC".

Marie était sa plus vieille amie. Je l'avais toujours connue avec un bras déformé - qui lui avait valu le surnom paternel de "pata loca" -, une jambe hésitante, les cheveux soignés, rangés dans un foulard. Elle faisait partie des visages qui défilaient à la maison et je me demandais toujours quelle avait été la vie amoureuse de Marie.

Il y a cinq ans, Marie avait perdu la tête et appelait ma mère par des noms de chiens ou de rois. Ma mère a cessé de lui rendre visite.

"Elle est morte seule".

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Subitement, j'ai vu une main me resservir du thé.

Une main tâchée. Une main que je ne connaissais pas. Qui n'était pas celle qui me caressait le front le soir dans mon lit géant, avec le bruit du bracelet qui venait cogner mes tempes. Pas la main qui repassait "la douce", chemise de nuit trop large, ou celle qui coupait en deux les BN à tremper dans le lait.

Une main étrangère, une main égarée.

Dehors, battait le monde et j'eus soudain envie de courir sous la pluie. Ma liberté venait depuis toujours de cet élan hors de ma mère.

Je suis sortie dans la rue, hébétée. Je crois lui avoir dit au revoir dans l'ascenseur, comme nous le faisons d'habitude, lorsqu'elle s'agrippe à la grille et me fait des adieux d'orpheline.

Maman, moi je saurai faire face à ces immondes petites tâches intruses, je saurai les envoyer se faire voir. Mais toi, tu es si petite. Tête hirsute qui m'a vue naître, tu vas mener seule la danse de la disparition.

J'ai marché et au feu, j'ai contemplé mes mains. Je n'avais plus les mains floues de l'enfant, j'avais des mains de femme.