Tout part d’un slogan : « Be careful… The life you save may be your own. »

Dans le Free Lance Star du 6 juillet 1953, William J. Conway remonte à la source de cette formule fertile entrée dans le langage courant états-unien. Il en attribue la paternité à Robert S. Walstrom, manager d’une compagnie d’assurance qui, en 1931 et dans le cadre d’une opération promotionnelle, avait prévu de distribuer des autocollants incitant à la prudence à placer sur les compteurs de vitesse des voitures. Walstrom trouva son accroche en adaptant un slogan existant (« Sauvez la vie d’un enfant, roulez prudemment ») à l’égoïsme de ses contemporains, leur instinct de survie : « Soyez prudent, la vie que vous sauvez pourrait bien être la vôtre. »

Le succès de sa formule fut instantané et en 1947, elle devint la devise officielle de la sécurité routière américaine. Affichage, journaux, signaux routiers, émissions de radio et de télévision, elle se répandit un peu partout dans l’espace qui sépare New York de Los Angeles. Ancrée dans les esprits, elle pouvait désormais connaître la postérité en frappant aux portes de l’art.

Ça commença de façon détournée, par un bulletin paroissial qui, pour rameuter ses ouailles, proclama : « Venez à l’église : l’âme que vous sauverez pourrait bien être la vôtre. » Nous étions au début des années cinquante, le gospel était dans son âge d’or : de la religion à la musique, il n’y avait qu’un pas.

Les Pilgrim Travelers le franchirent en s’emparant du slogan dans un petit numéro harmonique absolument charmant. Peu de temps après, en 1955, l’écrivaine Flannery O’Connor le reprit comme titre d’une des nouvelles de son recueil « Les Braves Gens ne courent pas les rues ».

Retour à la chanson en 1966 par la voix irréfutable de Joe Tex, qui changea cette vie sauvée en amour préservé dans un morceau bouleversant : The love you save. Joe aimait autant la country que le gospel. Il mélangea ces deux éléments pour créer une forme de soul sudiste bien à lui. Avide de vérité vocale, la légende dit qu’il se préparait pour ses concerts en hurlant de toutes ses forces, arguant qu’une fois devenue rauque, sa voix devenait plus pure, plus authentique.

Cette histoire nous amène à la reprise de la chanson de Joe Tex par la tourneboulante Jolie Holland sur son album Wine Dark Sea, sorti l’année dernière. Ces deux-là étaient faits pour se rencontrer.

La vérité que cherchait Tex dans ses interprétations est au cœur du processus créatif de l’ancienne membre des Be Good Tanyas, qui vole depuis une dizaine d’année de ses propres ailes. Vérité qui n’est pas à chercher dans l’aspect autobiographique de ses chansons, mais plutôt dans l’intégrité qu’elle met à les composer et à les jouer. Il ne suffit pas d’afficher le panneau « Tiré d’une histoire vraie » avant la séance pour que le spectacle ait l’air authentique.

Holland ne le sait que trop, elle qui est issue d’un bouillon musical appelé (faute de mieux) "americana" – composé de blues, de folk, de country ou encore de jazz – dont certains avatars modernes, chemises à carreaux et barbes de bûcherons de rigueur, ont ôté la saveur et, pire, trahi le sens en cantonnant ce répertoire au rayon de la nostalgie. Jolie Holland, au contraire, est de celles et ceux qui lui font honneur en cherchant constamment à le réinventer en le passant au filtre de leur personnalité et de leurs émotions.

"Il ne suffit pas d’afficher le panneau « Tiré d’une histoire vraie » avant la séance pour que le spectacle ait l’air authentique"

Son dernier album est le meilleur exemple de cette noble aspiration. Il fait feu de tout bois, gorgeant son Rock & Roll de country, de fulgurances de blues, d’embardées de guitares en fusion et même de soul comme sur The love you save. Et c’est la voix de Jolie Holland qui tient le tout sous sa coupe, cette voix unique et inoubliable qui est un instrument en soi. Elle se fait tantôt combattive, tantôt plaintive, étirant parfois les syllabes avec délice, comme pour mieux dénicher leur sens caché et en soustraire la substantifique moelle.

Les visions qui en ressortent, tout en évoquant la perte, la solitude, le chagrin et ce cœur qu’il s’agit parfois d’épargner, en sont alors parcourues d’une intense lumière et d’une joie profonde qui font de Wine Dark Sea un disque marquant.

Il faut écouter Jolie Holland.