La cinquième réalisation du désormais incontournable Christophe Honoré avait fait 400 000 entrées en France. Non ma fille, tu n’iras pas danser, émouvant huit clos féminin, se voit et revoit à loisir, en dvd. Le maestro et sa muse, Chiara Mastroniani, expliquent la mécanique de leur brio.

Il semblerait que vous tombiez fou amoureux de vos acteurs : avant, Louis Garrel, maintenant Chiara Mastroiani. Qu’est-ce qu’il faut dégager pour mériter votre amour de cinéaste ?

Christophe Honoré : Je travaille souvent avec les mêmes acteurs, donc des rapports un peu sentimentaux peuvent émerger, autour du nœud qu’est la fidélité artistique notamment. Je sais qu’il y a d’excellents acteurs français avec qui je ne jouerai jamais, parce que nous n’avons pas la même idée du cinéma. J’aime que les acteurs fassent preuve d’exigence dans leur choix artistiques. Je ne serai jamais complètement exhaustif sur la question des attraits des comédiens, c’est assez diffus. J’apprécie les acteurs rapides, faisant preuve de vivacité, mais aussi délicats dans leur jeu. Avec Chiara, en apparence, nous avions peu de choses en commun. Mais, en réalité, nous partageons le même imaginaire, ce qui est essentiel à la création.

Si vous deviez décrire Lena avec deux adjectifs ?

C. H. : Lena est déconsidérée et teigneuse. Elle refuse que sa famille la considère comme une adulte déclassée, elle se bat contre ce préjugé.

Laquelle est la plus libre : Lena, sa sœur ou sa mère ?

C. H. : Lena est la plus libre, la plus affranchie. On mesure sa liberté au fait que c’est elle qui en paye le prix fort : la détresse. Je suis sartrien : celui qui mène l’action est celui qui est dans une position de liberté. Ces trois femmes ont contemplé la tentation du départ après l’adultère. Seule Lena est partie.

La famille de Lena est-elle un refuge ou une prison ?

Christophe Honoré : Les liens du sang sont des liens toxiques. Le rapport des parents aux enfants est toujours un abus de pouvoir. J’en parlais déjà dans mon roman « Infamilles ».

Chiara Mastroiani : Lena est confrontée à une bienveillance mal dirigée. Elle vit dans l’adversité permanente face à une famille qui est dans la sollicitude. Je crois que ses parents cherchent aussi à se rajeunir en l’infantilisant. Quel adulte peut-on devenir pour ses propres parents ?

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Les acteurs masculins ont des accents. Est-ce pour les rendre étrangers à l’univers féminin ?

C. H. : Oui, je voulais qu’ils soient des pièces rapportés et que le film se concentre sur les femmes.

L’intermède du conte breton sert-il l’analogie entre Lena et la princesse ou dénonce-t-il la persistance du poids des traditions ?

C. H. : Tout de cela à la fois. Cette légende, en tant que breton, je la connais bien. Elle est symptomatique de la manière dont sont asservies les femmes : on joue sur leur culpabilité.

Le personnage interprété par Louis Garrel déclare « on se découvre soi-même à travers le renoncement ». C’est votre idée ?

C. H. : J’arrive à un âge où l’on trie ce à quoi on a renoncé et ce qui reste possible, surtout quand on fait mon métier. Être cinéaste, c’est apprendre à renoncer au cinéma qu’on ne fera jamais. Vous n’êtes jamais votre cinéaste préféré, ou alors c’est insupportable.

Vous avez renoncé à quel cinéma ?

C. H. : À mes débuts, j’ai cru que je n’étais pas un réalisateur français. Que la tradition romanesque française des longs dialogues ne me nourrissait pas. Inspiré par des artistes comme Pasolini, je me suis inscrit dans un art cinématographique de prose plus que de poésie et je pensais être un créateur d’images. En réalité, la littérature - et donc la teneur Nouvelle Vague - rode autour de moi, certainement à cause de mon passé d’écrivain. Mes deux premiers films, plus en phase avec un genre que j’admirais, ne m’ont pas apporté autant de plaisir de mise en scène que les derniers, plus « français ». Je ne regrette pas du tout mes débuts, qui ont une fébrilité intéressante. Il faut se méfier de la perfection. Jacques Rivette est à cet égard un cinéaste majeur pour moi, parce qu’il a de l’amitié pour les défauts de ses films, qu’il a su cultiver le goût de l’inachèvement.

" À mes débuts, j’ai cru que je n’étais pas un réalisateur français "

 Qu’est-ce qui vous vient le plus facilement, l’écriture scénaristique ou la réalisation ?

C. H. : Ce qui me coûte le moins est le montage, je n’ai pas de scrupule à me séparer des plans superflus et je prends presque un plaisir enfantin à monter et démonter. J’attache beaucoup d’importance au scénario, mais je ne le sacralise pas, cela reste un brouillon, un papier sur lequel on pose les tasses de cafés. La réalisation est certainement plus inconfortable pour moi. Mais il s’agit justement d’un exercice qui réclame de l’inconfort : c’est dans la contrainte que l’on crée le mieux.

Chiara, ce rôle était-il différent des autres ?

Chiara Mastroiani : Oui. Christophe Honoré m’a offert un univers inattendu. Cela avait un peu commencé avec Arnaud Desplechin. Grâce à eux, je me suis libérée artistiquement des choses de l’adolescence qui empêtrent. Il faut bien qu’il y ait des avantages à vieillir !

Non ma fille, … esquisse des sujets de société tels que la culpabilisation des femmes et le célibat des jeune mères. Votre cinéma est plus social qu'avant ?

C. H. : Surtout, je ne veux pas que mes films soient assimilés à des sujets de société cernés. La mode du calibrage thématique des films me déplait. La force du cinéma français est d’être indécidable, de conserver un flou sur ce dont il parle. Lena élève ses enfants seule. Le rapport d’adulte, avec son fils, est inversé. Ma génération a été sur-couvée par ses parents (à cause de l’insécurité liée au chômage, au Sida…) et donc déresponsabilisée. Par compensation, cette génération a tendance à sur-responsabiliser ses enfants, à les traiter très tôt comme des adultes. Ce rapport social est abordé dans le film, mais il n’est pas central.

Ah oui, dernière question hyper importante : pourquoi déshabillez-vous systématiquement Louis Garrel ?

C. H. : Parce qu’il s’habille mal !