Nous sommes le 30 décembre 1952. Montgomery, Alabama. Un chanteur doit aller donner un concert le 31 à Charleston, Virginie-Occidentale, puis un autre à Canton, Ohio. Plus de mille bornes rien que pour la première étape. Il opte pour la voiture et engage un chauffeur. Le chanteur s’appelle Hank, le chauffeur Carr.

Hank se cale à l’arrière de sa longue Cadillac bleue et se laisse bercer par le ronronnement du moteur et l’injection de morphine reçue juste avant de partir. Il est au sommet de sa carrière, mais sa santé n’a jamais été aussi précaire. Fragilisé depuis l’enfance par une malformation de la moelle épinière, il lutte depuis des années contre la douleur par l’alcool et la drogue.

Et depuis son divorce, il y a six mois, il lutte deux fois plus. Cette séparation l’a laissé sur la paille : ce concert du nouvel an, il en a besoin. Mais ils ont pris du retard. Alors le lendemain, inquiet de na pas arriver à temps, il laisse Carr et sa voiture à l’aéroport de Knoxville où il prend un avion pour Charleston. Quelques minutes après le décollage, l’appareil est forcé de revenir à son point de départ, les conditions météo sont trop mauvaises. Hank doit tirer un trait sur son récital du soir, il est coincé pour la nuit à Knoxville avec Carr.

Ils se rendent à l’hôtel Andrew Johnson, le plus beau de la ville, même s’il a déjà plus de vingt ans. En 1935, l’émission de radio de Lowell Blanchard était diffusée depuis le dernier étage. De jeunes musiciens prometteurs y passaient régulièrement, dont l’idole de jeunesse de Hank, Roy Acuff. Un an plus tard, Amelia Earhart passa une nuit à l’hôtel peu de temps avant de s’évanouir dans les airs. En 1943, c’est Rachmaninoff qui s’y arrêta au cours de sa tournée américaine. Il mourut trois mois plus tard. Hank est de plus en plus faible, il a besoin d’aide pour rejoindre sa chambre. On appelle le docteur du coin qui injecte une nouvelle dose de morphine au chanteur pour calmer ses convulsions.

Il s’endort.

hank

Mais alors qu’ils avaient prévu de passer la nuit à Knoxville, ils la quittent peu avant minuit pour se rendre immédiatement au concert prévu le lendemain, à Canton. Hank est toujours inconscient. On le transporte dans sa voiture qui sort de la ville en passant devant le Tennessee Theatre, où la séance du film « Stop, you’re killing me » est sur le point de commencer.

En sortant du comté de Knox, ils échappent de peu à une collision avec une voiture de police. Le flic remarque le teint livide du type endormi sur la banquette arrière, mais Carr le rassure en invoquant les injections de morphine. Il s’en tire avec un avertissement et les deux hommes sont libres de poursuivre leur équipée. Ils roulent toute la nuit. Alors que l’aube approche, le chauffeur finit par s’inquiéter du silence de son passager. Il s’arrête au bord de la route et tâche de le réveiller, mais en vain. Sa peau est froide et son visage porte un masque crispé. Il l’emmène à l’hôpital de Oak Hill où sa mort est constatée.

Durant ses derniers jours, Hank ressemblait à un homme proche de la cinquantaine. Les journaux qui annoncèrent sa mort affirmèrent qu’elle le frappa à 37 ans. Mais il n’en avait que 29. Certains de ces journalistes s’émurent du fait que la foule réunie à Montgomery pour son enterrement comptait autant de noirs que de blancs. C’était le premier janvier 1953, la musique venait de perdre Hank Williams.

En entendant ses chansons, ne vous laissez pas avoir par les rythmes guillerets et les violons sautillants, la véritable country est noire, elle est noire comme le charbon. Elle chante les hommes et les femmes, leurs émotions et les problèmes qui les hantent : l’inconvénient d’être né, la boisson, le désespoir et les sommiers de fortune. Parce qu’en fin de compte, il vaut toujours mieux écouter des mots honnêtement tristes que d’autres faussement gais.

Hank Williams a refusé son destin, refusé de survivre à la douleur causée par ce corps qui l’encombrait. Il est parti sans préavis en nous laissant cette voix qui semble faite pour décrocher des croix. Psalmodions son nom béni, sa gloire et avec Leonard la solitude de sa tour d’ivoire. Il est mort seul et abandonné à l’arrière d’une longue Cadillac bleue.

Le règne de Hiram King Williams, dit « Hank », n’aura duré que six petites années. Le temps de changer irrémédiablement le cours de la musique américaine, avant de disparaître par une nuit sans étoiles.

C’était au siècle dernier, qui avait alors 53 ans. Déjà Elvis perçait sous Presley, mais le rock & roll n’existait pas encore officiellement, même si la fusion des genres qui l’a engendré était en marche depuis longtemps. Hank Williams, lui, fut peut-être la première incarnation de la rock star américaine qui vit vite, aime fort et meurt jeune. Si son langage était plutôt celui de la country, son destin et l’image qu’il a laissée l’ont fait accéder au rang de mythe musical national, à l’image d’un Robert Johnson dont il partageait l’amertume, le désespoir et la détermination. Ces deux-là, par leur mort précoce et leur génie musical, annoncèrent le fameux club des 27 qui se créa autour de Jimi et Janis avant d’accueillir récemment Amy.

L’influence de certaines des compositions de Williams sur les musiciens de blues, de pop, de gospel ou de rock & roll qui lui succédèrent, les fit sortir du genre country pour les imposer comme de véritables classiques du répertoire américain, et faire de leur auteur le « Shakespeare Hillbilly ». Car sous le chapeau de cow-boy se cachait un homme aux influences stylistiques multiples. Hank entra en musique par le gospel qu’il chantait à l’église où sa mère était organiste. Plus tard, c’est sous le pseudonyme de « Luke the Drifter » qu’il fit résonner cette veine de manière explicite, ou sous son nom propre dans un titre comme « I saw the light ». Son premier professeur de guitare fut Rufus « Tee Tot » Payne, un musicien de blues qui eut une influence déterminante sur son jeu. Ce lien qui l’unit au blues, on l’entend dans presque toutes ses compositions, où l’optimisme naît (parfois) d’un pessimisme digéré.

Enfin, Williams est probablement le premier à rencontrer un immense succès populaire dans la formule alors inédite de l’auteur-compositeur-interprète. Elle deviendrait un standard pendant le demi-siècle suivant sa disparition – notamment par la voix de Dylan, fervent admirateur de Williams –, mais c’est bien lui qui en a posé les bases. S’il prêtait parfois ses chansons à d’autres (le jeune Tony Bennett, par exemple, avant de devenir complètement Gaga, fit un tube de « Cold, cold heart » en 1951), c’est lui que la foule venait voir : en 1950, ses concerts réunissaient parfois plus de 10 000 personnes.

Finalement, c’est son corps qui finit par le trahir. Et son penchant pour la drogue et l’alcool qui l’acheva.