J'arrive chez Claire à l'heure de l'histoire. Assise sur un bout de canapé, à côté d'Ava, Elora et Dan, les triplés (qui n'ont de triple que les lunettes et l'air rusé), j'écoute sagement Monsieur Sale se faire sermonner par Monsieur Net. David, le petit dernier, dessine des ronds sans sourciller. Il a le cuivre brut de sa mère qui s’emmêle au blond.

Si nous portions nos prénoms en étiquettes comme dans les célèbres albums carrés, il me serait facile de saisir cette femme que je viens interviewer : Claire serait limpide. Claire serait presque cliché. « Maman de famille nombreuse contrainte à l'ingéniosité » lit-on sur son blog. Claire appartiendrait à cette nouvelle espèce de mères blogueuses qui aiment débiter des banalités « sponso » pour se faire de la maille sans en avoir l'air.

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Ouf, la vie ne ressemble pas à un album carré. Surtout pas quand on la forge avec détermination. Beaucoup de gens subissent. Claire agit. Elle choisit de garder son boulot à plein temps après l'accouchement, de faire un quatrième enfant après avoir eu des triplés, de quitter le web-marketing pour devenir plombier. « Être raisonnable, ça veut rien dire. Est-ce que c'est raisonnable quand on fait du marketing d'aller faire de la plomberie ? Non, ça ne l'est sûrement pas, mais c'était réfléchi. J'ai organisé le truc, je ne l'ai pas fait à l'arrache. J'ai quatre gosses, il y a des conditions financières. Je crois juste que quand on a envie de faire quelque chose, faut le faire, la tête sur les épaules. Et être le meilleur dans ce que tu fais, même si c'est un truc excentrique. Pour le meilleur, il y a toujours une place. »

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Sur son balcon de HLM, Claire a des allures de reine bohème : clope aux lèvres, fleur en tissu dans les cheveux, épaules rousses dénudées. Le soleil peut aller se coucher. Les enfants aussi d'ailleurs. Elle engueule le petit qui essaie de s'infiltrer dans le lit de la sœur puis revient m'expliquer sa passion pour les outils. « Depuis toute petite, je passe ma vie à dévisser des trucs, je volais les dominos électriques de mon père à l'époque, je m'amusais à faire des montages. » Il y a deux ans, en pleine reconversion professionnelle, elle envisage tout ce qui lui plairait. « Et puis un jour, je me suis fait draguer par un plombier, qui m'a parlé de son métier. Ça m'a paru évident.»

Claire a l'esprit taillé pour le job. Elle aime optimiser. À la naissance des triplés, elle prend plaisir à trouver des astuces, qu'elle a voulu partager sur un blog sans faire de pub. Les produits n'étant pas pensés pour une utilisation triple, « t'es obligé d'être malin ou bien t'en chie ». Avec son mari, ils préparent les biberons par litre. Ils testent plein de poussettes avant d'en trouver une qui leur convient. Pour les vêtements, ils font de la récup' : « la voisine d'au-dessus me donne, et moi quand j'ai fini, je donne à la voisine d'à côté ». Le petit dernier récupère tout, même les chaussettes roses de ses sœurs. Les maladies contagieuses ne font pas exception à la règle. « Pour la varicelle, j'ai fait bien attention à leur refiler la même cuillère pour qu'ils l'aient tous en même temps ! » Claire s'adapte en deux temps, trois mouvements. « Ça a été ma norme d'en avoir trois. Quand j'en ai eu qu'un, je me suis dit c'est quoi cette blague ? J'ai donné 12 biberons par nuit, alors un tout seul qui crie... »

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Étonnamment, elle ne parle pas de la naissance multiple comme d'un truc prodigieux. Elle vit la chose de l'intérieur, observe et constate. « Ce que j'ai découvert, c'est qu'il y avait une prédisposition, un caractère dès la naissance. C'est compliqué de le savoir quand tu n'en as qu'un. Quand on en a trois, on arrive à distinguer des caractères très tôt, même avant la naissance. Dans le ventre, Dan dormait tout le temps. Ava qui était très collée sur le côté de mon ventre a eu besoin d'être emmaillotée pour dormir les premiers mois. Elora, que je ne sentais presque pas, a besoin de calme. » Elle tient à cultiver leur différence. À l'école, elle demande à ce qu'on les appelle par leur prénom. Les gens usent trop facilement du raccourci « les triplés ».

Quand je lui demande s'il lui reste de la place pour l'amour avec son mari. Elle me répond en riant. « Bien sûr ! J'ai un super mari. Il a toujours été là. Quand on en fait trois, il faut vraiment être deux ! (…) On a toujours réussi à se garder du temps ». Avec malice, elle évoque un hôtel à Lyon qu'elle aime bien.

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Claire, l'amoureuse, la mère, la plombière, fait fi des clichés. Elle va de l'avant. « J'ai juste donné de la fatigue, tout le reste j'ai été gagnante ». Je l'imagine manier le biberon et le poste à souder avec la même passion. Monsieur Sale et Monsieur Net n'ont qu'à bien se tenir.

« D'être avec ma salopette crade dans ma Kangoo, je suis heureuse. (…) C'est un monde de bourrus. C'est clair, la plomberie, ça n'a rien d'esthétique. Nous, notre but, c'est de cacher. Mais je pense que c'est un tort, parce qu'il y a beaucoup de choses qui pourraient être visibles et élégantes. La réalité, c'est qu'on utilise de très beaux matériaux ». Son préféré lui va comme un gant. Le cuivre évidemment.