Marcus Garvey naît en 1887 à Saint Ann’s Bay, Jamaïque. L’île est anglaise depuis plus de deux siècles et le restera jusqu’en 1962.

Il s’engage très jeune dans des cercles anticolonialistes avant de parcourir l’Amérique centrale et l’Europe, où il se nourrit des théories du nationalisme noir et du panafricanisme de Booker T. Washington et Joseph Casely Hayford. Théories qu’il s’approprie en 1914 en fondant l’UNIA. Contrairement à sa concurrente la NAACP, plus élitiste, l’UNIA trouve son auditoire en s’adressant aux moins favorisés et en les invitant à renouer avec les sources mystiques de l’éthiopianisme du XVIIIe siècle. À ce titre, les revendications de Garvey font de l’UNIA un mouvement mondial. Dans sa « Déclaration des droits des peuples nègres du monde », il réclame notamment que l’Afrique soit rendue aux africains par le droit à l’autodétermination et au contrôle des institutions. Surveillé de près par le gouvernement des États-Unis, où il vivait, Garvey finit par être jugé dangereux. Il se fait arrêter et déporter en Jamaïque en 1925.

En 1930, Haïlé Sélassié est couronné empereur d’Éthiopie, le seul pays africain jamais colonisé. Il devient un véritable dieu vivant pour le mouvement rastafari naissant, et Garvey est vu comme un de ses prophètes, un visionnaire dont l’idée d’une religion africaine et d’un dieu de la même couleur que ceux qui le prient prend une réalité éclatante. C’est à une construction mentale plusieurs fois séculaire qu’il s’est attaqué en opérant une inversion révolutionnaire des couleurs, où le noir peut retrouver sa fierté dès lors que le blanc n’est plus celle du pouvoir et de dieu. Son combat fait de lui un précurseur de la Renaissance de Harlem et, plus tard, du mouvement des droits civiques.

Mais Marcus Garvey n’était pas qu’un activiste. Sous la robe austère du militant se cachait un poète fécond. « Le monde est un enfer », nous dit-il :

The World is Hell as man shows it; The creatures are of steel; To live is of superior wit, To fail is thus to feel. No smile is genuine my friend, It’s all a pleasing lie; Be ever ready to defend Or shape your mind to die. Ces mots ardents, le talentueux Leon Thomas les a mis en musique en 1973.

On trouve cette chanson sur Blues And The Soulful Truth, album sorti en 1973 chez Flying Dutchman. On y entend du blues évidemment, mais aussi cet incomparable mélange de jazz, de percussions latines, de soul et de motifs orientaux qui en fait un objet unique. Et la reprise hypnotisante du Gypsy Queen de Gábor Szabó n’est pas pour rien dans cet émerveillement.

Leon Thomas accède à la reconnaissance en 1969, assurant la partie vocale sur The Creator Has A Master Plan, un des chefs-d’œuvre du saxophoniste Pharoah Sanders. Si plus de quarante ans après, les fruits de cette collaboration restent aussi sucrés et rafraîchissants qu’au premier jour, c’est peut-être qu’à l’instar de Marcus Garvey, Leon Thomas prônait l’immortel retour à l’Afrique. Retour politique et physique pour Marcus, retour musical pour Leon, mais retour tout de même.

Leon Thomas

Leon, ce n’est pas vraiment une voix unique, mais plutôt son utilisation exceptionnelle, qui se déploie sur les champs du possible avec une aisance déconcertante. Ainsi, au contact de Sanders, son travail se marque d’une forte empreinte spirituelle, d’un penchant vers le mystique qui lui fait développer ces techniques antédiluviennes de yodel, de scat et de ululement. Sa voix, il en parlait comme ça : « Les ancêtres m’ont donné une sorte d’articulation gutturale. Je l’appelle Soularfone, c’est une chose qui ne se travaille pas. Parfois je la cherche et elle n’arrive pas, c’est très étonnant. Les pygmées l’appellent Umbo Weti. Ma voix, ce n’est pas moi, c’est une voix ancienne. Cette personne que vous avez en face de vous est contrôlée par son ego, mais ma voix n’a pas d’ego. »

Il embrassa donc le Kosmigroov, ce retour syncrétique de la musique noire à son berceau, avec Sun Ra comme figure tutélaire, entouré des transcendances spatio-temporelles de Herbie Hancock, Miles Davis et bien sûr Pharoah Sanders. C’est d’ailleurs avec ce dernier qu’il enregistra une des ses dernières merveilles en 1983 sur l’album Shukuru, la délicate Sun Song.

Il faut écouter Leon Thomas.