Panthère est la troisième bande-dessinée de Brecht Evens, artiste aussi flamboyant que flamand de 29 ans.

Déjà remarqué à la sortie de ses deux premiers albums (Les Noceurs et Les Amateurs également chez Actes Sud), ainsi que pour ses illustrations dans le livre-cd pour enfant Les Cromosaures de l'espace de Wladimir Anselme (que tout parent responsable se DOIT d'avoir), l'auteur pose ici ses pinceaux multicolores dans l'univers du conte moderne.

Une panthère, trop polie pour être honnête mais trop honnête pour être peluche, surgit dans la chambre d'une petite fille avec le dessein de la consoler de la perte de son chat.

Ce protéiforme prince-panthère tour à tour charmeur ou intrigant, se plie en quatre pour s'attirer les faveurs de la petite fille qui finit par se retrouver complètement sous l'emprise du gros matou-gourou. Le petit jeu qui se passe uniquement dans la chambre d'enfant, initie ainsi un huis-clos d'abord magnifique puis de plus en plus étouffant et brumeux quant aux véritables intentions du félin.

Le thème de l'ami imaginaire peluchesque, cher à Bill Waterson (Calvin & Hobbes) que l'auteur cite volontiers, est omniprésent mais, dans ce cas-là, on explore davantage le côté obscur du doudou, le mauvais génie qui précipitera le passage à l'âge supérieur avec des sujets très graves comme le deuil ou encore le sexe car le spectre du viol, de la pédophilie voire de l'inceste, plane lugubrement sur les pages de l'album.

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Le dessin, magnifique, d'une originalité stupéfiante avec ses couleurs à filer le tournis à un caméléon, élève cette bande dessinée au rang d'œuvre d'art graphique. Tellement brillant que l'on reste pantois voire même sceptique à l'idée qu'un tel trait puisse être au service de l'histoire. Mais précisément, Brecht Evens réussit non pas à étouffer mais à transcender le récit avec ce dessin si particulier aux perspectives infinies (au propre comme au figuré). Quand la fillette rêve ou quand la panthère digresse, l'imaginaire surgit sur chaque centimètre carré de la feuille, ces dessins, pleines pages, sont d'une beauté tellement stupéfiante que l'on se surprend à rester plusieurs minutes à les contempler et même à les effleurer des mains. Le lecteur devient visiteur d'un cabinet de curiosités de la psyché enfantine.

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Au contraire, quand l'ambiance devient plus sombre ou grave, comme pour se concentrer sur le contenu, le fond devient blanc, le trait plus fin et discret tout en subtilité, comme par exemple, quand la petite fille trouve dans le congélateur le cadavre du chat prêt à être enterré (qu'est-ce qu'on rigole hein ?).

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Brecht Evens maintenant parisien a accouché dans la douleur de cet opus, la rédaction ayant été troublée par une dépression. Il en résulte une œuvre très inspirée par les tourments existentiels, sombre mais finalement pleine de régénérescence. Également peintre (il a exposé ses toiles à l'excellente galerie Martel notamment pour Panthère) il emprunte à Chagall sa palette, au Douanier Rousseau sa fausse naïveté et à Braque son éclatement des volumes géométriques.

Belles lettres de noblesse pour cet artiste, il nous reste à espérer que le talent ébouriffant de l'énergumène ne l'éloigne pas de cet art dit mineur qu'est la bande dessinée.

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