Ils débarquent dans la soirée déjà bien arrosée et s'assoient en face de moi. Je recoupe des bananes pour le punch. Tout de suite, la discussion se fait naturelle. Elle a la chevelure baudelairienne, il a le regard philosophe. Je ressens entre eux un singulier courant. Je leur pose une question que je ne pose jamais d'habitude : vous êtes ensemble ? Ils rient. Quelques minutes après, le mot « polyamoureux » est lâché joyeusement.

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La semaine suivante, nous nous retrouvons tous les trois, sous les toits de son petit appartement, à elle. Pour l'interview, ils se rebaptisent Pauline et Emmanuel. Ils parlent avec aisance et sincérité, en fumant des cigarettes parfumées. Ils ont étudié l'amour de près. Dix ans qu'ils cherchent ensemble et chacun de leur côté à définir la chose avec leur propre vocabulaire, leurs propres sensations, valeurs et réflexions. Ils n'utilisent pas les termes de « partenaire officiel(le) », « relation primaire » ou « relation secondaire » qu'on peut lire sur les blogs des polyamoureux. La hiérarchisation que ces mots impliquent leur est étrangère.

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Génèse

Pauline : « Ce qui me faisait peur c'était de m'enfermer. J'avais envie d'explorer le monde, comme une enfant qui d'un coup n'habite plus chez ses parents et peut faire tout ce qu'elle veut ! »

Emmanuel : « Quand Pauline me l'a proposé, j'ai été réticent au début parce que j'étais encore pétri de mes illusions sur le grand amour. Et puis ça s'est fait naturellement parce que je n'avais pas envie de rompre ma relation avec elle. Surtout avec ce constat qu'elle avait dix ans de moins que moi. Moi-même, à 28 ans, je n'avais pas envie de mettre une croix sur les autres filles, sachant que notre entente pouvait aller loin. »

Valeur

Emmanuel : « La valeur que je mets devant toutes les autres : la liberté. Pour moi-même et pour les autres. Je n'ai pas envie d'être libre au détriment des autres comme je n'ai pas envie d'être heureux au détriment des autres ! J'ai envie que l'amour que je ressens soit un amour qui libère et pas un amour qui fasse des contrats, des lois ou qui enferme. »

Idéal

Pauline : « Dans l'idéal, je trouve qu'on devrait tous pouvoir être auto-suffisant en amour, de façon à ne pas projeter d'attentes sur l'autre, à ne pas l'enfermer dans le rôle de celui qui doit nous protéger ou tout nous donner. »

Légitimité

Pauline : « J'ai découvert le réseau des polyamoureux, l'année dernière seulement. Là, j'ai poussé un grand soupir de soulagement ! D'un coup, ça a légitimé tout ce que je vivais depuis des années, ça a pris une dimension sociale. Je me suis dit que je n'étais pas toute seule. J'ai pris un peu plus de confiance pour en parler aux gens. »

Jugement

Emmanuel : « D'être marginal depuis tant années, je me sens attaqué de fait par le manque d'ouverture d'esprit, de discernement, par les poncifs de la pensée dont tout le monde est l'objet. »

Pauline : « Quand je dis que j'ai plusieurs relations, je vais souvent être confrontée au message plus ou moins implicite : si j'ai plusieurs amoureux, c'est que je ne suis satisfaite d'aucun. Il y a un jugement qui m'oppresse. Les gens ne comprennent pas qu'il y a des sentiments, ils ne comprennent pas la démarche de décloisonner les relations, de vivre des relations uniques et multiples. Quand on me dit « ce n'est pas sérieux » en parlant d'une de mes relations, ça m'énerve. C'est comme si cette relation n'existait pas, comme si elle n'avait pas d'importance. Pour les gens, le fait que tu aies plusieurs relations, ça décrédibilise tout, c'est la cause de tous tes problèmes. »

Décloisonnement

Pauline : « L'idéal serait qu'il n'y ait pas de séparation, partir du principe que si Emmanuel a une relation intéressante et épanouissante avec une tierce personne, je ne vois pas pourquoi je n'aurais pas de plaisir à la fréquenter comme j'ai du plaisir à rencontrer ses amis. Moi, j'adorerais que ça se passe comme ça. Mais aujourd'hui on vit nos relations séparément. »

Conditionnement

Emmanuel : « On est l'objet de conditionnements culturels depuis notre enfance sur tout ce qu'on sait ou croit savoir. On apprend à identifier le sentiment amoureux, donc on met un mot derrière des sensations, émotions et tout le package qui vient avec ce mot (exclusivité, fidélité, etc.) devient notre seconde nature. Tout notre imaginaire se développe là-dessus. Moi-même, combien de fois j'ai entretenu des rêveries, le mythe de l'âme sœur, tout ça.

Pauline : C'est de la rêverie. Mais dans la réalité, ce n'est pas notre seconde nature.

Emmanuel : Oui, pas pour nous, car on a remis en question ces conditionnements. »

Amour

Pauline : « C'est un état d'enthousiasme. »

Emmanuel : « Je considère l'amour que j'ai pour Pauline comme un amour que je pourrais avoir pour une sœur : inconditionnel »

Jalousie

Emmanuel : « C'est la peur d'être abandonné. »

Pauline : « C'est une habitude. Mais quand tu atteins un niveau profond de relation, tu sais à qui tu as à faire. Tu dois accepter que l'autre soit un individu indépendant qui peut être amené à vivre des choses sans toi. »

Amitié

Pauline : « La rencontre avec certains amis peut provoquer autant d'enthousiasme chez moi qu'un début de relation amoureuse. L'enthousiasme que j'ai à découvrir la personne est égal, même s'il n'y a pas de rapport physique. On est capable d'aimer plusieurs personnes sur le plan de l'amitié, pourquoi ne serait-on pas capable d'aimer plusieurs personnes sur plan de la relation physique ? En amitié, il peut y avoir de la jalousie aussi, mais personne ne va se dire : mon ami est jaloux, j'arrête de voir cet autre ami. On ne se résout jamais à la jalousie d'un ami. Par contre avec les amoureux, ce n'est pas pareil, parce qu'à un moment donné quelqu'un a dit qu'il fallait en avoir qu'un. Je ne sais pas qui d'ailleurs, mais je lui en toucherais bien deux mots ! »

Monogamie

Emmanuel : « Les monogames se foutent une sacré pression à suivre les étapes vues comme nécessaires pour prouver qu'une relation est sérieuse ou pas. Habiter ensemble, par exemple. Pour moi, c'est une sorte de parcours tout tracé. À l'origine de la monogamie, je pense qu'il y a une peur patriarcale, masculine. »

Choix

Pauline : « Je me pose en permanence la question de mes choix. Est-ce qu'au final, je ne serais pas mieux dans une seule relation ? Se dire qu'on a des sentiments pour plusieurs personnes et les assumer, certains vont voir ça comme : je ne me mouille pas trop, c'est plus simple comme ça. Mais en fait c'est vachement compliqué. »

Solitude

Emmanuel : « Je suis un grand ermite. La solitude ne me fait pas du tout peur. »

Pauline : « J'ai du mal à être seule, à ne pas avoir de relations amoureuses dans ma vie. Déjà, j'ai tout le temps envie de sexe ! Et au-delà, j'ai envie de partager avec l'autre. Si, encore une fois, on fait le parallèle avec la relation amicale, c'est comme si tu te disais : tiens pendant cette période, je vais faire six mois sans ami, allez hop. Ben non ! Tu as tout le temps envie d'avoir des amis. »

Sexe Emmanuel : « Je ne suis pas libertin. »

Distance Pauline : « Les autres n'ont pas les réponses pour moi. Je suis obligée parfois de me confronter à moi-même. Du coup, je vais provoquer moi-même les moments de distance. Mais ce n'est pas pour autant que la relation doit être terminée. Ça rejoint cette vision conditionnée qu'on a de l'amour : Tu aimes quelqu'un et puis tu arrêtes de l'aimer. Mais dans la vie ça ne se passe pas comme ça ! Moi, tous les gens que j'ai aimés, je continue de les aimer. Pourquoi arrêter une relation alors que tu aimes la personne ? »

Avenir

Emmanuel : « Je n'exclus rien. »

Pauline : « Rien n'est figé. Je suis toujours en train de découvrir ce que je suis capable de faire dans ce domaine, ce dont j'ai vraiment envie. C'est une exploration. »

... Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues, Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond...