La petite dame avait Alzheimer, elle voulait sans cesse partir, et certains soignants, peu ouverts d’esprit se plaisaient à parler de sa vie de danseuse de cabaret comme une vie particulière, compliquée, débridée.

Il ne m'était jamais apparu qu’une majorité pouvait y trouver une salissante vulgarité.

J’illuminais sa matinée, en éveillant à nouveaux ses souvenirs, notifiant que mes jambes souffraient des heures de danse de la veille. Gaie et comme animée par les souvenirs intacts et rescapés de la lente destruction de sa mémoire elle évoqua avec passion ce métier qu’elle avait tant aimé. Ni fille de joie ni danseuse pour l’élite, elle avait réussi à vivre et à élever son fils grâce à un métier qu’elle aimait.

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Je travestis mon existence…

Diamond a deux enfants. Unique femme solide de la troupe de six danseurs qui se maquillent dans les petits box de part et d’autres de l’étroite loge dans laquelle s’accumulent plumes, paillettes, perruques. L’espace est optimisé. En digne danseuse que je suis, j’imagine ces costumes pensés et créés sur mesure, mettre en beauté mon corps bien moins bien gaulé que ceux de ces hommes dont je peux effleurer du doigt le plaisir d’incarner des personnages aux allures féminines.

Ils se maquillent sous nos yeux, en évoquant une passion, et un passé qui n’était pas destiné à les amener ici, mais que certains ont emporté avec eux. L’ancien coiffeur s’occupe des perruques, l’ancienne gymnaste se fait accompagner de son twirling bâton sur scène, ils servent, dansent, assument des dizaines de personnages, nous font sourire, rire, nous clouent le bec qui apprécie de savourer un verre de pétillant.

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Ils attirent les curieux et courageux qui s’aventurent rue de la Soif, espérant y trouver quelques heures de bonheur. Will, que j’ai souvent croisé dans la cours commune de l’immeuble, évoque ceux qu’ils repoussent : ceux qui comptent trouver Oh Paradis, l’idée qu’ils se font des grandes folles en mal de féminité, ou des femmes qui combleraient leur besoin d’être aguichées. Diamond nous raconte avec dérision que certains la fantasment même en transsexuel.

Ces étranges créatures, pour le grand public, se nourrissent du plaisir de leurs spectateurs.

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Ce music-hall haut en couleurs fait défiler les émotions primaires.

J’ai été nostalgique en voyant Brel et Piaf que je rencontrais pourtant pour la première fois, je ne savais plus si Amanda Lear était un homme ou si celui qui l’incarnait était une femme. Mireille n’a jamais été aussi sexy et Mistinguett jamais aussi vulgaire.

Certaines sont bedonnantes et un peu ridées. Elles ont vécues, ce qui semble être la richesse de leur interprétation.

Le cabaret n’a pas d’âge. Le rire n’a pas de ride, et le plaisir de la scène n’est pas que le lot des plus jeunes.

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Après le show, certains nous rejoignent en tenue classique, encore maquillés. Les autres nous déconcertent en sortant vierges des deux heures qui viennent de s’écouler.

Le public comblé traîne dans l’entrée. Ça rit encore, et ça s’étonne toujours. On repasse par le hall qui ne dévoile rien de cet endroit unique. La chaleur est étouffante et je peine presque à faire les cinq mètres qui séparent le cabaret de mon habitat ; en supposant que chacun va rentrer, retrouver sa vie rangée après une fin de journée de travail passionné.

… en sublimant mon apparence.

coulisses_bras     Photos : Violence (qui en a pris à outrance)

Oh Paradis ! Ouvert du jeudi au dimanche à partir de 19H45