Je me réveille et les coussins débordent. La chambre, immaculée, a été refroidie par la nuit. Elle semble courir vers la fenêtre où l'Andalousie prend doucement vie. Un siège en osier colore le carré crépité qui nous entoure, à la faveur d'un mordoré. Une combinaison de traits faciles à lire m'installe dans un rêve tendre.

Il est là, à côté de moi, et pour une raison qui m'échappe, je m'en étonne chaque matin. Il va me serrer contre lui comme on rapproche un chat, s'emparer de mon sein, machinalement, me servir l'idée du café dans ses baisers.

Cette maison qui ne nous appartient pas nous rend à l'idée d'être couple. Nous apprivoisons les réflexes du quotidien. Il me regarde brouiller les œufs, je le félicite sur son hardiesse avec le linge. Il est tour à tour soldat, femme d'intérieur, maquisard, trancheur de lard. Je m'en amuse en descendant le lait en culotte.

Je ne me lasse pas de le fantasmer en sa présence. Je lui dis "regarde l'oranger", et je le regarde regarder l'oranger. Si vous saviez comme il regarde les choses. Avec la bouche pincée de l'ingénieur d'objets.

Il ne me laisse pas le temps de la mélancolie. À chaque fois qu'elle m'interpelle, il a une activité pour moi. Un jeu, un débat, une escalade. Sur le toit, je lui concocte un dîner de sultan. Il fait face à la vue, gonfle son large cou vers les abords de la ville qu'on aperçoit en contrebas, regrette la présence d'une route. Je lui fais remarquer son insatisfaction. Il nous assomme d'un "je ne suis pas parfait".

Quand je le vois comme le sauveur de plaisir, mon exigence détale. Je cherche alors une place pour mon féminisme. Il faut bien le cacher ou il se fera torpiller. Le couver pour les jours de rage. Je sais très bien que, désormais, il y aura la soumission ou la rage.

Dans le lit blanc d'Andalousie, nous violons le temps. Il est pourtant notre allié. Nous ne l'écoutons pas nous dire qu'il faut se séduire avec précaution, ne pas dévorer les intentions, leur faire de l'ombre. Tout y passe, le destin parental, la perte de soi, l'expatriation, l'idée du vieillissement, les rancœurs amicales. Nous nous dévoilons à l'horizontale. Quand il est debout, il réprime violemment ces élans. Il les voit comme des menaces, tristes. J'attends de me glisser sous les draps pour lui conter mon histoire.

Les jours passent et je n'arrive pas à faire quelque chose du soleil. Il me réveille, taquin, pour mieux m'écraser. Je tords mes cheveux longs dans des tresses, me peins les ongles en rose, attrape un livre sur Virginia Woolf. Parfois, je lis la presse qui me fait penser que, derrière nous, l'Europe gronde.

Ici, je me rends entièrement au sentiment amoureux. Il n'y a pas d'autre occupation. Aride de pensées aiguisées, je suspends mon travail aux cactus. Je me concentre sur la maison des étrangers suédois qui surplombe Arcos de la Frontera. Chaque objet ramené de France est une injure à la beauté andalouse. Comme ce short rouge de moniteur qu'il traîne dans la langueur des siestes. Je voudrais un mur de faïence entre nous et la France. Entre nous et l'Europe.

Je retourne dans le lit blanc d'Andalousie. En quelques jours, il a changé. Il est plus petit. Il ne s'offre pas, brut, dans une promesse d'entièreté. Il est un élément du décor qui nous sert à dormir. Nous cherchons sur la carte la route de Cadiz. Là-bas, nous irons nous baigner. Nous observerons la surprise du premier bain et nous nous promettrons d'être différents des autres.