« Dès lors que l’inattention cesse, (car nous vivons très distraitement), presque tout devient incroyable. Une seconde d’attention et on n’y comprend plus rien. C’est le fantastique de la réalité. » (Alexandre Vialatte)

Prends ma main, lecteur, et suis-moi dans la chambre des merveilles. Je te montrerai l’étendue insoupçonnée de ta curiosité, je te dirai le beau, le grand, le vrai et le faux, et rien ne t’importera moins que de les distinguer.

merveilles_1

Tu seras d’abord attiré vers une étrange fourrure, que tu ne pourras te retenir de toucher. Tu le feras car « elle est plus douce qu’un chat », « non, qu’un manteau ! », comme le clameront dans les aigus les minuscules qui grouilleront éventuellement à tes pieds. Peu après, l’éventail des massues des mers du sud s’ouvrira devant tes yeux ravis, jouxtant harmonieusement six scies non-circulaires. Les microscopes se miniaturiseront, tu les trouveras à l’aide d’une loupe. Les fruits de mer parcourront les couleurs primaires et ton esprit affamé nourrira secrètement la tentation de la connaissance totale. Rassure-toi, ça ne durera pas. Chaque pièce te ramènera à cette exquise sensation d’ignorance qui est l’apanage de ceux qui ont vraiment soif de savoir.

 

"Ton esprit affamé nourrira secrètement la tentation de la connaissance totale"

 

Plus loin, des pierres de Toscane esquisseront allègrement des équipées maritimes et un poisson volant se grimera en tigre aquatique. Où est le truqué quand les plus beaux poissons se font félidés ? Tu croiseras ensuite l’oiseau de paradis, qui ne se pose jamais, et l’ornithorynque, dont l’existence même a longtemps été niée, lui qui ne ne rentrait dans aucune catégorie zoologique. Le perroquet, dans la chambre des merveilles, a contrarié la reine de cœur. Il s’est fait raccourcir et sa tête gominée aux mèches blondes peroxydées te toisera avec la majesté de ceux dont la prestance naturelle est aux couleurs de l’arc-en-ciel.

Ici, l’étrange et le falsifié se côtoient avec le plus grand naturel du monde. Rien d’étonnant à cela, ils sont si proches, irrémédiablement liés comme des maillons de fiction composant la grande chaîne de la réalité.

merveilles_2

Alors n’hésite pas, lecteur, va frapper aux portes de l’utopie. Mais je t’en conjure, n’imite pas les consommateurs de culture qui t’entoureront, ceux qui ne sont pas là pour voir mais pour avoir vu (et pour n'en garder qu'une trace photographique). Pour te préserver d’eux, il te faudra, comme Alice au terrier, rentrer en toi-même pour apprécier l’extraordinaire qui se déploiera silencieusement face à toi. Lecteur, mon frère, sors du banc de poissons qui s’ébroue collectivement, trente secondes devant une vitrine et ciao, et invente-toi le rythme qui te convient. La connaissance est fille de l’émerveillement, qui ne se provoque pas mais s’accueille. Laisse-le venir à toi lentement. Prends le temps de prendre ton temps.