A peine étais-je entrée dans son petit bureau en bois qu’il m'a enveloppée de toute sa sollicitude. Un large sourire, une main sur l'épaule. Est-ce bien utile, me suis-je dit. L'homme avait l'air de prendre ça très à cœur. J'ai bien cru qu'il allait se tourner vers son poste, me balancer une chanson du monde, genre flûte indienne sur électro, en me disant de me mettre à l’aise. Il s'est contenté de faire diversion, de parler de mes études, d'un ton paternel. Je sais faire, j'ai balancé le refrain : Institut d’Etudes Politiques, oui c'est plus un tremplin, à l'heure actuelle on est sûr de rien, vous savez avec le Chômage. Il acquiesçait. Comment allait-il passer des sciences politiques à mon examen anal ?

Les vingt premières minutes furent consacrées à mes célestes ambitions d'étudiante sans avenir. Je divaguai bientôt et déblatérai mille phrases interminables sur les lettres, ma passion pour l'écriture, ma résignation, mon sursaut avec Virginia Woolf. Il semblait conquis, avalait ce déferlement de mots comme un véritable épigone, attrapait les sottises égarées, les mâchait ardemment. Ca ne devait pas être très drôle d'être proctologue et de s'adresser toute la journée à des croupions contrariés, alors j’ai poursuivi avec entrain, pour rafraîchir, disons, la situation. Ses yeux m'ont pressée, j'ai carrément lâché : écrire c'est oser! Alors il s’est levé et, les bras en l'air, a dit solennellement que lui aussi voulait écrire dans sa jeunesse. Il a essayé, oui, il en a gratté des feuilles ! Et puis il y a eu médecine, ses parents, les concours... Il voulait être chirurgien, il a dû se spécialiser dans les reins. Ces spécialités conduisant souvent au privé, il a ouvert son cabinet.

_ La proctologie marche bien vous savez.

Je me suis tout de suite dit en vous voyant entrer que vous aviez un profil atypique, vous êtes différente. Un esprit vif. M'enverrez-vous votre livre dédicacé quand il paraîtra?

_ … Pourquoi pas?
_ Alors, vous venez me voir pour quoi au juste?

Pour éditer mon bouquin, pomme à l'eau ! Et voilà comment mon proctologue a annihilé ma verve, la faisant chuter des hauteurs de Virginia Woolf à la description triviale de mes douleurs hémorroïdaires. Mais je ne me suis pas démontée, je lui ai même demandé quand il comptait m'ausculter. Il a rigolé, le facétieux, et de sa main de poète a indiqué une porte.

En ressortant je devais être un peu rouge, il arborait toujours le même sourire ridicule. « Dites donc, bougez pas, je vais vous montrer mes livres de cul ! » Livide, j’ai penché la tête. Il a sorti son encyclopédie pour proctologue rasoir, a savouré l’effet de son excellent jeu de mot et cherché le mal de mon anus dans ses pages roses. Le tout, en vissant des lunettes sur son crâne dégarni. Si nous avions trois vies, dont l'une consacrée à l'expérimental, je l’aurais bien pris pour époux ce drôle. Pour me bidonner le soir.

Il était satisfait d’illustrer ses propos. Moi, un peu moins du résultat.

Il a procédé, enfin, au récapitulatif de l’examen sur son dictaphone, pour que la secrétaire puisse écrire à mon généraliste et le tenir informé. Un rapide calcul m’a permis de tirer une croix sur le principe de discrétion cher aux visiteurs de ce genre de cabinet. Peu importe, je me levai déjà, lui tendis la main, prête à déguerpir. Et puis je rajoutai, sans réfléchir, en désignant le dictaphone : « Vous êtes un peu romancier à vos heures ». Cela provoqua chez lui un fou rire absolu. Il insista pour qu’on se revoie. Curieusement, on ne s’est jamais recroisé. Comme quoi, les proctologues sociabilisent peu.