Par Anne Schmidt

J’ai fourré tes vêtements dans des sacs, pêle-mêle, pantalons d’été, d’hiver, t-shirts, chaussettes, pulls en cachemire, ah, tes pulls en cachemire, le luxe suprême, sans oublier les draps ! On ne sait jamais, me suis-je dit, s’il venait à me reprocher de les avoir conservés en guise de dot ? J’ai même fourgué le costume que tu portais le jour du mariage de ton meilleur ami, je ne me marierai jamais avec toi, alors, avec rage, je l’ai entassé avec tout le reste. Tu as retiré ton épingle du jeu il y a quatre mois, c’est à moi de finir le grand nettoyage ? Ne t’inquiète pas, je vais t’aider.

francis-bacon-autoportrait
Coupez !

Riz, sarrasin, millet, avoine, huiles première pression à froid, crème Budwig, thé vert, blanc, rouge, cuisses de poulet, steak saignant, carottes, miso, tofu, chocolat noir, noisettes, abricots secs, figues, dattes, dattes, énormes les dattes, les plus grosses du marché ! J’ai tout bouffé, toutes les conneries qui pouvaient se vendre dans les magasins bio, la seule nourriture qui me manquait : toi.

Quand j’ai descendu la rue ce soir-là, j’allais officialiser notre rupture, me faire appeler « ex-compagne de » devant tout le monde. J’en avais assez du flou, je voulais une bonne secousse, un truc qui te fasse réagir. Tu t’es recroquevillé et tu m’as regardée : qu’est-ce qu’elle raconte ? Et j’étais à nouveau sortie de moi-même. Ça m’arrivait souvent de sortir de moi-même. Le froid, le vent, les intempéries m’assaillaient, et alors ? Cela faisait plus d’un an que je vivais sans maison, depuis le jour où j’avais brûlé ma fille, depuis le jour où j’avais voulu que tu plies un genou en terre : c’est toi, c’est toi, mon Amour, c’est toi que j’aime à la folie ! Ma fille a payé cher ma ferveur.

Terre, terre, terre, ciel, terre, elle a posé le pied par terre, je l’ai véhiculée sur mon dos pendant dix jours, elle ne pouvait plus bouger, je la transportais sur les wc, les infirmières hurlaient : « Vous ne pouvez pas la sortir du lit ! » Je m’en foutais, je voulais qu’elle vive, vous comprenez ça, je veux la voir tous les matins, lui caresser les cheveux, lui passer la main sur le front, tambouriner sur ses petites côtes, lui faire de gros prouts sur le ventre. J’avais toujours tout coupé à la machette, au rasoir, à la hache, peu importe l’instrument, il fallait que ça tranche. Détruire était devenu un principe de vie, détruire, recommencer, détruire, recommencer… On m’a laissé une chance : on m’a laissé ma fille.