Il y a des auteurs absents du cœur qu'on lit sans les apprécier, pour valider les vérités que la raison construit avec l'expérience du quotidien.

Je lis du Frédéric Beigbeder par défaut, et me suis procurée l'édition de poche d'Oona et Salinger disponible en tête de gondole des hypermarchés du livre. Sorti en septembre 2014 chez Grasset, Oona et Salinger est d'un genre si divertissant qu'on le soupçonne abrutissant.

Superficiel à souhait dans le fond et la forme, Beigbeder se confond avec un Difool pour adolescentes d'ondes FM. Des personnalités à fort potentiel fantasmatique et leurs romances sont alors prétexte à des banalités sur l'amour.

Oona et Salinger travestit la culture générale, en nourrissant des mythologies dont d'autres souffrent toujours, comme Sade, Marlon Brando, Nietzsche, Zidane ou encore Marilyn Monroe.

Frédéric Beigbeder, fatiguant forain, sera-t-il capable d'amener ailleurs qu'en son sein ? Le mérite d'Oona et Salinger est clair : une plaidoirie pour le "non-fiction novel" qui recrée la réalité avec des éléments passés, des repères spatiotemporels fixes et réels.

Seulement, l'essai de "roman non fictionnel" se mue en auto-fiction non-assumée. Objectif manqué. On ne lit que de trop l'auteur à travers les thèmes bâclés de la luxure, de la vieillesse, du conflit de guerre, de la séduction tyrannique et de l'amour triomphant (finalement) pour vieux beaux. L'humour, assurément prenant, devient cache-misère d'une absence intersidérale de personnalité et d'ingéniosité.

Des commentaires dénués d'intérêt et des tentatives de maximes sur l'amour dont la naïveté désole et cajole un ego mal placé. Beigbeder ne verra jamais que lui seul. Se fondre dans la peau et l'esprit de personnages, réels ou fictifs, nécessite l'empathie ; une volonté pas suffisamment bonne, une force inconséquente.

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Le sujet ne manquait pourtant pas de charme. Salinger admire jusqu'à la détester la haute sphère new-yorkaise dont il envie la noblesse d'auteurs. Les codes l'embarrassent, la hiérarchie le gêne, les préoccupations de cette frange sociale fougueuse le barbent. Mais il ne dirait pas "non" à la notoriété si tout était plus simple pour y parvenir.

Le jeune homme sort de son quartier pour les bars branchés de Manhattan. Au culot, il rencontre Oona O'Neill, fille de Gene O'Neill le célèbre dramaturge, magnifique, timide et irritante de pédantisme. Une nymphette de seize ans qui le restera.

Malmené, courant derrière une carotte qu'il tient amèrement à croquer, J.D. Salinger est appelé à combattre en Europe ; belle affaire pour Oona ayant d'autres plans.

Euphorisé par le flirt, il tourne Oona en obsession, en rocher sur lequel il va s'accrocher pour supporter le front. Il reviendra traumatisé. En sourdine, elle se débattra avec sa mauvaise conscience. La belle rencontrera Charlie Chaplin, plus vieux de 36 ans, avec qui elle aura six enfants. Salinger vivra seul, aigri, reclus dans sa maison en forêt, à écrire des nouvelles et rabrouer les visiteurs au portail.

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Ces personnages emblématiques, et avec eux Truman Capote et Welles, séduisent habilement par leur impertinence. Leur mépris de la réalité, leur déni du tintamarre meurtrier des nations souveraines, font état d'une ère marquée par la guerre, par la décadence des valeurs ; du simili Beigbeder, propagandiste d'une époque non révolue.

Frédéric Beigbeder brode la destinée de personnalités historiques dont seul le "bon côté" émerge. L'autre côté, la face cachée qui complète l'autre et fait l'unicité de chaque être, est frôlée, puis même, passée sous silence. Les indices sont éclipsés par les apartés de l'auteur ; ces individus mythifiées se font arracher leur humanité quand le discours prétend vouloir leur restituer.

Oona, calculatrice plus qu'introvertie, est graciée pour ses excès de manipulation parce que son père était un abruti fini et sa mère dépassée par tout évènement (pourtant, dixit Kundera dans L'insoutenable légèreté de l'être, on n'absout pas Staline juste parce que sa mère était une garce et son père le dernier des cons). Salinger, intéressé, égocentrique plus qu'amoureux, est relaxé parce qu'il a fait la guerre et écrit L'attrape-cœur. Chaplin, peint avec autant d'anonymat que sur sa page Wikipédia, demeure un monstre du cinéma amateur de mineurs.

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Oona et Salinger expose tout le complexe que son auteur travaille en profondeur. Quand Beigbeder tente de se gommer du panorama, il y reste, planqué, prostré, incapable de s'oublier.

Oona et Salinger n'est autre qu'une énième autobiographie d'un homme succombant à des maux frivoles et vendeurs. Il cautionne le guignol fantasque, plus que la sage de la lettre organisateur de prix. Il y a les auteurs et les écrivains, comme il y a les talents et les artistes. Beigbeder soulage ses propres craintes amoureuses, vantant son mariage avec une femme plus jeune, en traitant de cas ceux qui nagent dans son sens.

Freud connaît d'innombrables limites qui le renvoient au tapis, toutefois, on lui laisse un chapeau tiré pour la théorie du refoulement. L'adage du déni survit. Qui essaye désespérément de cacher quelque chose, ou ici quelqu'un, le fait jaillir plus intensément.

Enfin, une pointe de jalousie apparait dans la bibliographie. Une jalousie toute refoulée aussi. Celle de ne pas être aussi spontané et humble qu'un Houellebecq explorant le mal de tout temps, celui de la vie qui file sans que s'acquissent les désirs. Cela avec un savoir construire le personnage au summum de l'empathie, une capacité à saisir dans un moment furtif l'entièreté du trouble d'une époque ; qualités auxquelles Frédéric Beigbeder reste étranger, dopé de cocasserie.