L'autre jour, ma belle-mère nous a fait remarquer, sur un coin de table, que les croisières pour vieux sont parfois prétexte à en finir. Elle a ça de slave qu'elle s'amuse des tragédies humaines entre deux pierogis (raviolis polonais). Apparemment, l'affaire serait coutumière : quand le chef d'équipage fait le compte à l'arrivée, il manque des passagers.

Elle expliquait ce phénomène en se désespérant de la vieillesse de sa propre mère, qu'elle ne supporte pas de voir décliner.

- Je ne veux pas vieillir, c'est affreux, dit-elle avec l'air tristement amusé qui la caractérise.

- Et comment vas-tu faire ? demanda son fils, avec l'air joyeusement détaché qui le caractérise.

- Je ferai une croisière...

J'ai avalé péniblement mon pierogi aux champignons avec un reste de bière, et suis restée coincée dans la vision de ces vieux se foutant à l'eau, comme ça. Peut-être seuls, peut-être à deux, donnant l'impulsion du pied de concert, main dans la main. Abrégeant quatre-vingt années de respiration, dans un don de soi comme bouffe à poisson. Laissant, sur un bateau rouillé, leur petite valise.

L'aspect grotesque de cette vision a fini par devenir rassurant, au regard de l'ineptie de la mort. Comment aborder la mort avec sérieux ? Après tout, faut-il vraiment attendre sagement ?

J'ai pensé aux raisons qui me pousseraient à faire une croisière, moi, dans quarante ans. Et cette projection m'a conduite à faire le calcul du temps qu'il me reste à vivre. Je le fais souvent. J'additionne les années vécues à celles qu'il me reste, et je vois si je dois réajuster ensuite. Je le fais dans ce sens précis, car j'aime ergoter sur l'âge de fin. En fonction du sport que je fais, des clopes que je réduis, des maladies héréditaires. Ma mère me dit que dans quelques années, je ne ferai plus ce calcul.

Je me rappelle d'une amie, Julie, qui me disait tantôt qu'elle avait cessé de se comparer aux stars des magazines. Qu'avant, dans sa vingtaine, elle pouvait se dire, "génial, j'ai huit ans de moins que Eva Longoria" et considérer qu'elle avait un temps d'avance. "Maintenant qu'elles ont toutes dix ans de moins que moi, je ne lis plus les magazines".

Loin de trouver la remarque de Julie futile, je l'avais emportée avec moi. Comme un témoignage de la difficulté pour l'esprit humain d'actualiser la perception de son propre âge. Comme un complément à la phrase de Charlotte Gainsbourg, livrée de manière anodine à l'un des magazines que Julie ne lit plus : "Je serais passée de jeune fille, à vieille femme, je ne me suis pas sentie femme".

D'une citation à l'autre, je tombais sous le charme du british "goat-man" qui avait récemment marqué les réseaux sociaux en déclarant : "être humain me fatiguait, je ne voulais plus passer ma vie à regretter mon passé et à m'inquiéter pour mon avenir". La simplicité de la remarque de l'homme-chèvre sur la tenaille passé-présent, m'a percutée. Je ne suis pas devenue écureuil pour autant, mais j'ai cherché des échappatoires à notre douloureuse métaphysique humaine. J'ai fait du yoga avec un ami qui met de la levure dans ses yaourts. J'ai youtoubé Krishnamurti. J'ai couché avec mon voisin de quinze ans mon ainé.

Surtout, je me suis déclarée intellectuellement proche des artistes qui rient de la mort, ce qui a bien fait rire mon frère.

Depuis que je sais qu'il manque des passagers au retour des croisières, j'avoue que je panique un peu. Je vois des marques de résistance de partout. Je perçois les luttes quotidiennes et universelles contre le temps, comme héroïques et belles. Je me dis, ce mec là, avec sa baguette de pain, qui fait genre il s'en fout du temps qui passe, quel mec incroyable !

Quand lundi matin ma collègue de bureau m'a fait remarquer qu'on entendait le bruit des horloges à l'étage, je me suis dit qu'avec son sérieux et son manque d'ironie sur le temps, elle ne méritait pas d'être mise au parfum des croisières meurtrières.

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