Nuit noire, lumière froide, en harmonie avec une palette de verts, de jaunes, de bleus, de gris. Le son des sirènes, du métal qui vibre. Théophile me laisse seule un moment sur le quai… une envie pressante. Sur ma langue, le goût amer du pastis qu’il a siroté toute la soirée. De l’autre côté du rail, deux mecs discutent en arabe. Au bout à droite, une black en talons aiguilles et manteau de fourrure bon marché. Un petit sac vernis à la main, l’œil hagard.

Et puis rien.

Vision apocalyptique du vendredi soir ; il est 1 heure 54 du matin à la station du métro St Jacques, à Paris. Les trains circulent toute la nuit. Le prochain est dans 17 minutes.

Demain, le pouvoir exécutif déploiera l’artillerie lourde. Des hommes, des armes, et des algorithmes. En quelques heures, le conseil extraordinaire s’est réuni. Un trafic unidirectionnel sur la toile, du reste du monde vers la capitale française, leur aura sûrement mit la puce à l’oreille. « Vous semblez demeurer dans la zone de terreur. Dites à vos amis que vous allez bien. » Le plan Safety Status Updates est lancé, et par la même occasion, la plus grande campagne jamais imaginée par celui qui nous gouvernera tous. Opportunité inouïe. Coup de génie. Face à cette force démiurgique, les politiques se soumettront.

GAME OVER. Obama l’avait bien dit.

Pour faire régner la sécurité, les populations seront en proie à un contrôle permanent, invisible, et indolore, rendu possible grâce au système de surveillance en réseaux. Amis, parents, collègues, connaissances, se chargeront de nous contraindre à l’update journalière. Lieux fréquentés, déplacements effectués, moyens de transports utilisés ; où, quand, comment, avec qui, à quelle fréquence et pour quelles raisons. À la surface d’un monde immatériel régit par l’étalonnage assidu des données individuelles, nos spectres digitaux seront traqués, comme du gibier. Le bain de sang aura eu raison de nos libertés. En lutte contre les groupes occultes du moyen-orient, l’occident se sera lui-même réduit en cendres.

Are you OK ?

02h01. Théophile réapparait. J’aperçois sa silhouette dégingandée qui s’avance. Vingt-et-un ans, c’est le bel âge. D’un air narquois, il vient aux nouvelles : - Ça va, t’as pas eu trop peur ? Pour ne pas perdre la face, je dis que non. Quel culot. Son téléphone sonne. Un pote qui bade. Pour le tirer de sa torpeur, il lui parle. Ses mots sont légers ; sa voix, toute puissante. La station St Jacques s’emplit d’une sérénité joyeuse. Un frisson de bonheur se glisse sous ma peau.

À ce qu’il parait, rien ne vaut la guerre pour que naissent de grandes histoires d’amour.

02h11. Prochain arrêt, la maison.