Je n’ai pas vraiment choisi Chloé.

Pourtant c’est elle qui m’a définitivement marquée.

People Are Strange évoque l’idée de l’article en réunion. Les yeux rivés sur moi. J’ai l'intention de me faire un tatouage depuis peu. Je me lance ou pas ?

Je frissonne à la pensée de pouvoir associer à cette gravure des mots et une rencontre. Trois mois plus tard, le rendez-vous est pris.

Sous le nom d'Edith Lake, elle ne manipule pas que les fines aiguilles, objet de martyr et de désir pour une génération tatouée. L’encre coule depuis toujours sous ses doigts marqués par le talent et les accidents de parcours qui l’ont révélée sous différentes formes.

J’entre dans son lieu sacré, intimidée. L’Antre de l’artiste comme je l’ai toujours rêvé.

Les murs sont couverts de dessins, précis et fins. Je suis impressionnée par la délicatesse du trait et par ses inspirations « botaniques, organiques, microbiologiques et géologiques ».

Je déplie, curieuse, les carnets de voyage, dessinés sur le vif puis étoffés sous le trait de souvenirs qu’elle empile. Elle couche sur le papier ce qui, sur ma peau, sera bientôt et pour toujours encré.

Elle me dira plus tard qu’elle se représente le corps comme « une carte à annoter, un carnet de voyage à dessiner ».

Elle évoque avec satisfaction et délicatesse cette possibilité qu’offre le tatouage de s’approprier et d’explorer un corps parfois difficile à accepter.

Chaque personne a des raisons différentes de se faire tatouer.

Je me retrouve sur ce point avec elle : le corps évolue, et se marque tôt. Les cicatrices, les changements, la vieillesse. Les traces d’une vie s’accumulent sur nos corps, malgré nous. Pourquoi ne pas en choisir certaines pour raconter et assumer son histoire ?

Chloé n’a pas que le tatouage comme corde à son arc, plutôt attirée par l’art de la science, elle ne se doute pas que le dessin, qu’elle se figure n’être qu’une passion, sera plus tard son quotidien.

J’aurais voulu dessiner ce tatouage. Que tout vienne de moi. Mais je n’arrivais pas à tracer ne serait-ce qu’une ligne. Edith se l’est approprié, à merveille. Elle l’a nourrit, m’a proposé, a esquissé. Plus petit, plus penché, plus léger. Elle a pensé à ce que je n’aurais jamais imaginé. Je lui ai fait totalement confiance.

C’est la gravure qui la secoue à dix-sept ans et la marque d’une première cicatrice. À partir de là, elle explore tout type de matériel, en passant par le textile, le papier, la peau, qui est manifestement un support comme un autre.

Edith trace le premier trait.

La douleur est un détail, c’est l’aspect définitif qui tend mon corps. Je suis couchée sur le côté, face au mur carrelé, je tremble de froid mais surtout d’émotions. Je pense à l’indélébile.

Violence qui se tient à distance, lance une musique au hasard pour réchauffer l’atmosphère. Mon corps et mon âme se détendent enfin sous ses traits délicats, on ne peut plus revenir en arrière. Je fredonne le Nantes de Beirut chiné sur l’ordinateur de cette artiste passionnée et que je n’avais pas entendu depuis longtemps. Violence a, malgré elle, tapé dans le mille. Je suis manifestement là où il faut à ce moment précis.

Edith est aussi professeur d’Arts Plastiques deux fois par semaine, nourrie par l’envie et l’idée de transmettre. Ce que j’aurais bénit Dieu en personne si j’avais pu croiser son chemin pendant mon cursus scolaire.

C’était un grand pas dans le vide.

Elle sérigraphie à La Friche Lamartine, ayant besoin de s’exprimer un peu plus sur d’autres projets, entre autre pour ne pas uniquement fixer des images alors que son trait évolue. Son travail est minutieux et figuré.

Le sens du détail.

Maintenant je peux apprécier la douleur, que je trouve modérée et surmontable. Douleur qu’Édith évoque comme un rite, un passage obligé pour arriver à la finalité. Douleur subjective face à laquelle chacun réagit différemment.

Initiée par un amant tatoué, elle est formée pendant deux ans dans un studio de la presqu’île lyonnaise. Le basculement est inattendu. Aujourd’hui elle consacre deux, trois jours entiers par semaine pour tatouer les bienheureux qui la choisissent.

Elle me demande de descendre, de voir ce que ça donne. Il est là. À jamais. Petit, doux et inventif. Plein de sens et de détails. Les endorphines libérées par mon corps pour lutter contre la douleur me perchent un peu. Je suis apaisée, presque soulagée d’avoir sauté le pas. Reconnaissante que Chloé m’ait accompagnée.

Chaque tatouage l’amène à une vraie rencontre, elle s’inspire de ses propres influences et des désirs de chacun. Il y a beaucoup d’elle dans ce dessin, et il y aura un peu de celui-ci dans de futures créations.

Grâce à Chloé me voici définitivement marquée par l’expérience tatouée.

Edith Lake Photos : Violence