Je sirotais tranquille mon cocktail à l'orchidée sous un lustre en diamants. Le croupier lançait des « player in ! ». La fumée de cigarette dessinait des volutes au-dessus des machines. L'air conditionné exhalait le magnolia. J'observais la moquette polychrome, hypnotisante sous la lumière tamisée.

En voyant se pointer la longue silhouette du barman, le plateau chargé, je me suis dit : "Qu'est-ce qu'il attend ?"

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Ses cheveux bruns retombaient en cascade d'un côté. Il avait une nuque scandaleuse, les épaules pointues, des chaussures de jazzman.

Qu'il est lent. Qu'est-ce qu'il attend ? Qu'on crève ? Il attend qu'on crève pour se décider ? Bien sûr que c'est une folie. Je dis pas. Mais c'est pour ça que c'est marrant. Non ? Ça te fait pas marrer ? C'est pas drôle ? T'as pas envie d'enfiler une veste léopard et de m'amener à l'autel en zigzagant ? T'as pas envie de te réveiller demain, le nœud pap' déchiré, plus qu'une chaussure au pied ? Pas envie de voir ton plan Q en blanc qui te sourit, encore un peu de poudre sous le nez ? De te dire mais c'est qui celui-là ? Comment il s'appelle déjà ? Et pourquoi nos habits de cérémonie sont-il froissés ? Attends une minute... nos habits de cérémonie ?? Attends attends... Mais oui j'attends mon chéri. Mon chéri ? On se connaît ? T'as pas envie que je te récapitule au petit matin comment on s'est rencontré sous un lustre en diamants, comment on a atterrit ensemble pour l'éternité dans ce lit ? T'as pas envie d'avoir tout oublié et de rigoler en m' entendant raconter le film de ta nuit ? Ce n'est pas à nos âges justement qu'il faut faire ces folies-là ? T'as quel âge d'ailleurs ? Non, réponds pas. Je ne veux rien savoir de toi. J'ai dit oui à l'inconnu et je ne le regrette pas. Oui à l'homme qui porte tous les prénoms, a toutes les nationalités (même si j'ai une préférence pour les Italiens). Au type qui n'a pas d'histoire, pas de passé. Qui ne possède rien que des plateaux de cocktails à servir et des réveils vaporeux, d'après ce que j'en sais. Oui à ce type qui commence déjà à m'aimer et qui cessera ce soir pour mieux recommencer demain. Ce type qui doit forcément être un spontané, un téméraire, un passionné. Pas un de ces pouilleux qui profèrent des « se marier pour quoi faire ? ». Ceux-là peuvent bien crever en enfer.

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Le type est passé avec ses deux verres et l'air de ne-pas-y-toucher à coté de ma gueule sans un regard.

Pineball. Pin-up. Pin code. Pineapple. Père noël . Chippendale. J'ai commencé à faire mentalement des listes en serrant les dents pour me calmer. Pour ne plus entendre ces cinq petits mots écœurants -se marier pour quoi faire- qui me donnait envie de dégobiller sa foutue orchidée sur la moquette. Je t'en foutrai des « pour quoi faire » la prochaine fois qu'on me proposera un one-shot. Si tu savais combien j'en ai goûté des rasades d'un soir. L'amour à emporter, c'est facile à trouver. Ça se commande au drive-in. Ça se consomme à l'arrière des voitures en une poignée de minutes. Et puis ça se jette et ça s'oublie.

Cette nuit, le seul truc que nous allons oublier, c'est notre raison, c'est moi qui te le dis.

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Je me suis levé et j'ai suivi le type. J'ai dit : un wedding s'il vous plait ! Il aurait pu me répondre : je suis à vous pour toujours dans un instant. Il m'a dit en soufflant sur sa cascade brune : sorry, on n'en sert pas le mercredi.