Charlotte parfois, elle dessine des rêves dans sa grenadine. Elle souffle dans la paille et ça fait des bulles. Des petites ou des grosses. On lui dit que c’est sale, qu’elle met plein de bave dans sa grenadine. On lui dit d’arrêter maintenant. N’empêche que dans son verre les bulles chantent, la grenadine danse, et les autres ils râlent. Ils font que râler. Pendant ce temps-là ils peuvent pas tout lui prendre. Charlotte elle est fofolle. On lui dit Charlotte arrête de faire ta fofolle tu nous agaces à la fin. Tu ne prends jamais rien au sérieux. Charlotte elle ne prend jamais rien au sérieux. Des fois c’est le sérieux qui la prend à Charlotte. Mais personne ne le voit quand le sérieux la prend. Charlotte parle beaucoup aussi. On lui dit Charlotte arrête de parler toujours tu parles tout le temps tu nous épuises. Charlotte elle s’épuise beaucoup à parler mais personne ne l’écoute alors elle parle encore un peu plus au cas où une phrase un jour s’arrête dans une oreille. Charlotte quand elle ne parle pas elle promène. Elle prend le poupon de la famille, le vieux là, avec ses cheveux blonds bouclés rêches, les yeux bleus qui clignent en faisant du bruit parce qu’ils sont cassés, ils restent à demi ouverts parfois, ils ont du mal à s’ouvrir, du mal à se fermer. Elle aime bien ses joues. Elle aime bien lui mettre du vernis par-dessus le vernis qu’il a déjà.

30 bis

Elle aime bien qu’il soit vieux et grand le poupon, ça fait plus vrai qu’il soit grand et même s’il a déjà été dans les bras de quatre générations, elle se dit que dans les siens, il est tout neuf. Charlotte quand elle le promène elle l’emmène à la rivière avec une vraie poussette, celle aux grandes roues comme les vélos en plus petit et la capuche bleue qui le protège du soleil. Elle est contente que le poupon vienne avec elle à la rivière parce qu’elle a un peu peur d’aller là-bas. Elle les a entendus un jour pendant le repas. Ils disaient qu’à la rivière une fois, on avait retrouvé une petite fille sans vie, qu’elle avait des couleurs sur sa peau, du bleu et du rouge, et qu’on savait pas bien s’il n’y avait pas eu aussi du violet, un truc comme ça ils ont dit. On n’aurait pas dit qu’ils parlaient de couleurs sinon ils auraient pas eu l’air si graves dans leurs bouches à parler sans arrêt eux aussi, à dire que sûrement c’était quelqu’un d’étranger au village, peut être le fils du nouveau là, qui les prend de haut alors qu’il vient seulement d’arriver lui et son père. Tu penses bien qu’avec deux zozos pareils la mère a dû se barrer qu’ils disent.

Charlotte elle pense qu’eux aussi ils parlent trop et que quand ils parlent comme ça c’est qu’ils ont des choses à cacher à trop parler sur les autres et jamais de ce qu’ils se font entre eux. Elle sait très bien qu'ils ont besoin du terrain qu'ils viennent d’acheter les nouveaux. Ils auraient bien aimé l'avoir. Alors ils parlent sur eux et les inventent. Ils font courir les bruits. Ils sont comme ça dans sa famille. Ils veulent tout avoir des autres, mais leur ambition est contaminée, prise d’un mal étrange qui les tient immobiles, vautrés dans leur vie qu’ils sont. Ils prennent ce qui ne leur appartient pas. Même l’enfance ils prennent. Ils voudraient qu’elle soit comme eux Charlotte. Dès qu’elle a des rêves, ils les lui confisquent. Ce qu'elle n'a pas encore, ils lui prennent aussi.

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Charlotte si elle n’était pas fofolle quand le sérieux la prenait avec du bleu, elle n’irait plus se promener et son poupon serait bien triste. Il faut bien que les grands comme elle s’occupent des poupons de la famille pour plus tard quand ils seront grands aussi.

Le poupon, Charlotte, elle aimerait qu’il grandisse bien.

Elle joue à faire comme si ça n’était pas arrivé, quand ça marche pas comme elle veut. Elle dit dans sa tête « On peut faire comme si ça n’est pas arrivé? ». Elle sait bien que c’est arrivé quand même mais elle y croit rien que de le dire que rien n’est arrivé. Alors elle recommence ce qui n’est jamais arrivé souvent longtemps parce que ça ne marche jamais vraiment comme elle veut. Ça se passe. Puis elle crie fort pour que dedans ça marche que rien n’est arrivé. Ça avait fait ça aussi avec le caillou dessus l’eau qui est tombé dans le rond qui n’était pas arrivé lui non plus le rond qui devait venir dans l’eau qu’on appelle ricochet. Il avait dit. Elle avait fait comme si elle l’avait pas jeté le caillou, et elle l’a jeté encore. Jusqu’à ce qu’il finisse par courir sur l’eau comme quand ça a coulé sur la peau. Il a dit que c’était arrivé plus fort que lui mais qu’on allait faire comme si rien n’était arrivé. Il recommencera. Et dedans elle sait que c’est arrivé le jour où il a coulé de l’eau qui colle sur la peau et qui fait qu’elle a des cailloux dans la tête. Elle aurait dû savoir la mère de Charlotte que les membres des clans parfois, ils croient que le clan entier est à eux, par petits bouts.

 

Texte : Isabelle Bonat-Luciani

 

Photos : Mademoiselle De