Je n’ai pas connu mon père. Ou alors une ombre agitée, de dos, tendant une glace.

Il faisait irruption dans ma vie avec ses pantalons larges, réajustait mes lunettes, saluait ma grand-mère. Souvent, il changeait de voiture.

Les repas en sa compagnie me semblaient mouvementés. Je ne me rappelle pas m’être réellement attablé avec lui. Pour ça, il aurait fallu que nous ayons un quotidien à commenter. « Rends-moi l’assiette que je la nettoie ». Ces mots de cuisine appartenaient à ma grand-mère.

Je ne savais pas pourquoi nous nous fréquentions dans la fugitivité, mais je me pliais au jeu du voyage, avec l’excitation ambiguë des enfants.

Ce mouvement vers l’avant n’était peut-être qu’un sentiment intérieur, une perception. Peut-être avons-nous passé du temps au calme, près d’une rivière.

Aujourd’hui, je regarde les autres hommes gonflés d’influence paternelle. Je les trouve bien définis, dédiés à leur héritage. Moi, je suis vide de bataille filiale.

Je n’ai pas connu mon père et je ne sais pas si je peux l’admirer. Je cherche dans la mémoire de ma mère des preuves de fascination.

Le rapport triangulaire est simple. J’admire cette femme qu’est ma mère, elle a forcément admiré mon père, je dois l’admirer lui aussi. En réalité, mon avenir passe par elle qui refuse son passé. Elle m’a transmis une identité qu’elle redéfinit maintenant. Pourvoyeuse et entraveuse.

Je ne lui en veux pas d’être silencieuse au sujet de mon père. Elle a souffert et je respecte son courage discret. Ensemble, nous construisons une vie amputée d’un être.

Parfois, sur les photos, je cherche une mèche de cheveu. Un air que j’aurais récupéré, une moue facétieuse. Quelque chose de commun. N’importe quoi. Puis je me ravise.

Quand les mêmes photos circulent de main en main, je cherche à copier l’émotion des convives. Ils font aller une larme d’un œil à l’autre, creusent leur joue avec leur bouche. Rien ne vient pour moi. L’émotion de mon père n’est pas vive. Elle est certainement figée dans la rancœur.

Les souvenirs avec lui sont inscrits dans un livre légendaire qui perd des pages au fil du temps. Ce ne sont pas des souvenirs mobilisables, ce sont des fossiles.

Mon père était un passager. Il n’a pas eu à se soucier de la transmission. Je l’imagine libre, déraisonnablement libre, flottant dans une réalité sans fond. Je l’imagine pleurant de regrets, seul, la nuit, dans une taverne québecoise.

Il est mort à l’autre bout du monde. On me l’a annoncé par téléphone. J’étais avec une femme, à l’époque, en Afrique. Je me rappelle de ses caresses appliquées, des fruits frais qu’elle pressait avec entêtement.

À son enterrement, il n’y avait que des étrangers. Pas un visage familier, sauf celui de ma demi-sœur, recroquevillée derrière son homme.

Je suis tombé sur un film de nous trois récemment. Ma mère danse dans le jardin dans une tenue improbable. Elle fait mine de virevolter mais elle sait qu’on la filme. Je lui cours entre les jambes. Je ne me reconnais pas. Une petite chose blonde.

Mon père ordonne des consignes. Il finit par poser la caméra et nous rejoindre. Serrés à gauche de l’écran nous posons bêtement, comme si une photo allait sortir.

Étrangement, cette journée-là, cette après-midi là, me semble correspondre à une époque inconnue. Au temps de l’enfance qui s’étire dans l’adoration des parents.