Texte extrait de la revue#4 disponible ici

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Son diminutif sur l'écran balaye la pièce. Un bref vide intérieur, puis, la vitesse. Vite, ne pas répondre. Vite, gagner du temps. Vite, trouver une diversion, quitte à se perforer un membre.

Dans un monde d'adultes, le texto d'un homme, cela devrait être gérable. Comparé au suicide d'une amie ou aux impôts impayés, je veux dire.

L'information, tombée en une seconde, va pourtant raser l'attention, défigurer l'entourage et commander les actions de la semaine. Sur le terrain du cœur, je reconnais une guerre nucléaire à son inaugurale insignifiance.

Il est en ville, il veut boire un verre. Il aurait pu écrire "je veux bien boire un verre", car nous savons tous deux qu'il s'agit d'une concession.

Je dois rompre la bêtise de ma prédictibilité. Commencer par refuser sa proposition, trouver le moyen de paraître indisponible, tout en finissant par le rencontrer.

Avant, au temps précieux où l'on vivait des histoires pour se les raconter, cette technique aurait nécessité l'appui d'une armée de conseillères. Les stratégies les plus sottes seraient devenu sublimes, à la lumière de la concertation vive.

Aujourd'hui, ces batailles se mènent tristement seule. Elles m'épuisent et voilà trois ans que je n'ai pas pris une seule grande inspiration. Je vois souvent les enfants le faire et me demande comment leurs poumons résistent.

Il est en ville. La formule, ringarde, me fascine. Je ne peux plus l'imaginer dans un autre pays, accoudé au bar d'un village ensablé. Je ne peux plus jouer au jeu de "s'il meurt, qui me préviendra". Il est en ville, et va revêtir les habits concrets de l'être aimé. S'il est disposé et bien chaussé, nous irons à l'Indien commander deux végétariens.

Il attend assis sur un fauteuil Acapulco en feuilletant un magazine qui traîne. De loin, je jurerais qu'il n'a rien de particulier. C'est vrai, qui s'accommode encore de ces clichés ?

Il démarre, d'emblée, par l'humour. Une voix vaguement imitatrice m'apostrophe, distillant le charme de la complicité. S'il me laissait gérer les amorces, il verrait comme je suis plus subtile. Mais il ne laisse personne se positionner avant lui, il parle toujours en premier.

Nous discutons. J'ai la force du catcheur que l'on vient d'asperger d'eau. Je torpille ses moqueries, invente des mots. Je sens que je ne tiendrai pas longtemps. Mon dédain est impatient à abdiquer. Et mes attaques de fin de table font la révérence.

Dans mon lit, il a le profil du sauveur. Je m'imagine reprisant ses pantalons dans un hamac au bord de notre maison. Et si tu revenais et qu'on se faisait confiance ? Dis-moi toutes les sottises à ne plus faire et je choisirai nos étés. Je mettrai du cointreau dans ton melon, et tu me diras quelle mignonne couillonne je fais.

Il a un peu changé. Rasé de près, comme rajeuni. Pour plaire aux jeunes filles, me glisse un souffleur fugace. Son corps est caillouteux, mystérieux.

Et moi, tu le vois que j'ai souffert ? Parce que les joues rosées, c'est avec mes boyaux que je les ai crayonnées. Des litrons de pleurs ont creusé des rigoles sous mes yeux.

Je voudrais que tu sois mort

Tu te rappelles de mes lèvres ripailleuses, pourvoyeuses de gouaille ? Pincées les lèvres, sèches comme les coudes d'une grand-mère. Elles avaient pour coutume de s'abreuver aux pêches de vigne de ton marché, d'entonner des chants révolutionnaires, de pincer tes muscles et finir encastrées dans ta gorge.

Que les années sans toi ont été vides ! Elles m'ont même fait croire que j'étais déprimée, par nature. En sous-régime, disaient les autres. Je n'arrivais pas à me dire que les hommes que je rencontrais m'ennuyaient, je me pensais ennuyée tout court. Cette ambiguïté m'a fait louper de belles sorties.

Dans cette chambre qui boude la prudence, je compte les cicatrices. Pour ma pomme, cinq balafres autour des organes vitaux. Pas de quoi tomber ko, mais une douleur de chien quand tu regardes au loin. Lui, je les imagine violettes ses entailles, sous peau, mais à fleur. De la cicatrice de douze, comme il dirait. Je l'ai quitté par téléphone, un matin américain.

Toutes ces larmes versées, je les mets où ? Au pied du lit, en guise de tapis ? Derrière l'oreille, comme bijou ? Où ranger ces bocaux encore chauds, où les poser que je me débarrasse.

Je sais comment vont se dérouler les jours suivants. C'est désespérant l'inexorabilité de l'histoire vrillée. Il va laisser son odeur sur les oreillers. Je vais passer notre nuit au filtre du récit, harceler mon portable des yeux. Déjeuner, une fois ou deux, avec son double fantasmatique, sympathique taiseux.

Tout ça, à l'insu de moi, en faisant comme si la vie était douce, en achetant des fleurs un peu moches.

Je suis la canne de mes mensonges et cela me dégoute. Sans ma tête, cuirassée, ils s'effondrent. Et qui d'autre que moi pour bâtir la cathédrale de l'absence ?

S'il savait comme je l'ai aimé, je perdrais la désinvolture. Et c'est tout ce qu'il me reste. Condamnée à la distance, je ne peux le retenir par l'aveu.

Je le regarde se rhabiller et feint de faire quelque chose de mes mains. Pauvres petites mains inutiles, brouilleuses d'envie. Mentir sur tes désirs, si on t'avait dit.

La semaine renvoie un lundi. Il doit en faire des choses, lui, de son premier jour. Je l'emploie à aller chez ma mère. Elle connait si bien notre ratage, qu'elle en bosse la scénographie : alors là, le bateau coule et toi, tu sors un radeau.

Parfois je me dis qu'il m'aime. Forcément, sinon pourquoi toutes ces questions ? Tu as connu des hommes ? Tu vas toujours dans les Landes ? Raconte un peu, ordonne l'enfant malhonnête.

Il faudrait que je me livre sur commande.

Je déteste sa curiosité sporadique. Elle énonce les moments où l'intérêt se porte ailleurs.

Voilà, je déteste et j'aime ce qui parle de nous et je ne guéris pas de ces variations.

L'amie que je suis lui dit de tracer, de ne pas se retourner. Fonce, laisse-moi sur le carreau, fais des enfants en pagaille. L'amoureuse l'empoigne et le colle à sa peau.

En réalité, mon vieux, je voudrais que tu sois mort.

Son diminutif sur l'écran balaye la pièce. Un bref vide intérieur, puis, la vitesse. Vite, ne pas répondre. Vite, gagner du temps.

Illustration revue Paola Cagnacci