Ces derniers temps, j'ai eu peur de décevoir la rédac chef et de ne plus la divertir. Faut dire qu'elle met la barre assez haut. J'ai réfléchi à ce qui constitue l'humour. En observant Tina Fey, j'ai constaté que, pour être drôle, il faut être honnête. Honnête sur son tour de poitrine (85B quant il fait chaud), sur sa démesure (si je ne suis pas millionnaire dans 5 ans je me flingue en haut de la tour Montparnasse) et sur sa solitude (la psychologie de mon chat me semble ingérable).

Les approximations de mon quotidien m'ont semblé être un bon point de départ pour faire sourire. A défaut d'impressionner la big boss, je remporterai peut-être un bonus rictus ou un crédit indulgence/vie de merde. Elle comprendra comment le cosmos et les franc-maçons se sont unis pour flinguer ma vie et pourquoi, contrairement à ce qu'elle pense, je ne peux pas "baiser avec qui je veux".

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Lundi 14 décembre, lundi parmi les lundis...

9h : Je me lève à 9 heures tous les matins parce que mon portable est configuré sur 9h depuis le 23 août 2014. Je ne peux pas changer l'heure, l'écran tactile est cassé. Quand je dois me lever plus tôt, comme le jour où j'ai passé mon permis à Mermoz avec un banc de pré-pubères aux abois, je demande à ma mère de m'appeler. Généralement, elle crie dans le combiné et je sais qu'il faut se mettre en branle.

9h15 : La machine à café borgne clignote : elle va dégommer deux capsules avant de sortir un expresso correct. Je respecte son démarrage difficile, elle respecte mes migraines.

9h45 : Sapée comme une figurante de Beverly Hills (le vrai, avec la grosse Donna), je dévale les escaliers tournant de mon immeuble humide passeur d'araignées.

9h47 : Un inconnu dit "bonsoir" devant les boîtes-aux-lettres.

9h52 : Je pédale sur le vélo grinçant de Laurie. On m'a volé mon Elvish fétiche, celui de mon grand-père pendant la guerre, estampillé Tour de France avec gommettes Midi-Pyrénées. L'homme qui a volé mon vélo (oui c'est un homme) est une pourriture capitaliste. Si je tenais ces deux petites coquilles entre mes mains, je lui ferais entonner le chant des partisans.

10h : Société Générale. Madame Roux prend l'air affairé du petit personnel de banque. Elle dit que je peux poursuivre sereinement sur la voie de l'endettement, en payant le forfait autorisation de prélèvement 10 euros par mois. Je signe le contrat précaire de précarité avec un bic cassé, et abandonne Madame Roux dans son 8m².

11h12 : Ma mère, qui ne prend même plus la peine de dire "allo", me demande pour la 6ème fois de changer un mot dans son annonce sur Le Bon Coin sans payer de supplément.

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11h30 : Cachée dans les toilettes du Mama Shelter où une vidéo de Pierrot le fou est projetée au plafond (je me demande toujours où naissent ces idées, comment elles circulent et pourquoi elles finissent dans les toilettes d'un hôtel branché), j'ouvre l'enveloppe de l'auto-école. Je suis d'accord avec l'examinateur M. Perez sur le permis de conduire, et plus généralement sur la vie : "Insuffisant".  Le jour de l'examen, j'avais tout misé sur ma maturité et ma décontraction de femme en pleine possession de ses moyens (cette phrase est performative, répétez-là souvent et vous deviendrez Robin Wright). Je me passais L'été indien de Joe Dassin en boucle dans ma tête, comme le jour de ma naissance. J'ai commencé par un léger oubli de frein à main. Quand j'ai loupé la deuxième sortie, on a tous eu envie, dans la voiture, de boire un grand diabolo menthe.

12h50 : La réunion de rédaction est bien avancée. Les serveurs du Mama Shelter ont des barbes de charpentiers. Le thé vert japonais à 3,80 fait la nique au café du Bengal. La rédac' chef est là, belle comme une gravure de Giacometti ; l'illustratrice tire sur sa cigarette électronique qui lui rosit la mine et lâche des catching phrases pour les rubriques du magazine. On tombe d'accord sur "Et ma main dans ta gueule" et "#PTDR" pour les rubriques "Fucking Mondays" et "Web". Putain, l'envergure qu'on a ! Manque que des investisseurs et on détrousse le PAF.

14h45 : Le débat "l'insolence de Cyril Hanouna vaut-elle la décontraction de Jacques Chirac ?" se termine sur une ordonnance de non lieu.

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15h : On décide de passer au Vionnier, parce qu'on ne peut payer qu'avec nos CB et que le Vionnier, c'est l'arme des créas. Une plaie s'invite sur l'arrière de mes baskets No Name qui n'ont jamais fait de mal qu'à mes trente et un ans.

16h11 : Je boite jusqu'au vélo de Laurie, en expliquant à Paola (Illustratrice/conceptrice/sadomasochiste --> ça c'est pour voir si elle lit mes papiers cette fiéfée princesse), comment fonctionne Once le nouveau Tinder. Je lui assure que bien sûr, tout le monde est sur Once, que moi-même si j'avais un Iphone à la place du grand Samsung cassé de mon père, je serais sur Once. Je ferais un malheur sur ce réseau, parce que le désarroi ne traverse pas les écrans et que je pourrais me servir des catching phrases du magazine.

16h17 : Un mec qui porte un chapeau de randonneur avec le lien fermé sous le menton (!), me fait une queue de poisson au feu rouge. Le jour où j'aurai le permis, je vais en découdre avec ces mangeurs de céleri. Je parie qu'en plus, il a une meuf, ce con. Il est suffisamment content de lui pour être récompensé par un Dieu farceur. Je voudrais le voir voler au-dessus d'un pare-brise, au ralenti sur de la musique hindoue.

17h05 : Je croise Louis Garrel devant l'auto-école des Célestins, alors que j'ai chaussé les orthopédiques de ma tante et que le professeur de conduite - chauve évidemment - me rajuste le sac à dos. Louis doit penser que c'est mon mec et qu'on part en balade. C'est du moins ce que je penserais à sa place. Chienne de vie.

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17h30 : Je rentre chez moi, checke sur Google : Garrel-Lyon. J'apprends qu'il joue dans Les fausses confidences (ça suffisait pas d'être beau comme une dalle au soleil, il faut parler Marivaux) et qu'il sort avec Lætitia la Corse (fichu héritage espagnol). Je checke au passage mon compte Airbnb pour voir si je vais sous-louer mon appart' ce mois-ci, et payer cette salope de régie Lery. J'irai dormir chez ma mère qui me demandera d'actualiser son annonce sur le Bon Coin sans payer de supplément.

18h : Je balance "Si tu suis mon regard" de Benjamin Biolay à fond sur mes Logitech 2008. Je me dis c'est pratique Biolay, ça ressemble un peu à Raphaël période REM, mais ça fait moins naze que l'auteur de Caravane.

18h50 : J'essaie de récupérer une culotte à la Javel, faut pas trop que je traîne, le Marché-d'à-côté va fermer, et sans sauce Pesto, les pâtes, c'est comme un viol d'oiseau. Je fantasme sur les lieux de repos où j'aimerais me faire masser (une cabane en verre au Canada, un verger rose en Toscane), en regardant ma culotte goutter sur l'égouttoir.

19h05 : Le voisin collectionneur-de-poupées-qui-chante-à-travers-son-casque sonne à la porte. Je vois sa face carrée de cogneur de femme blanche dans le petit trou de la porte (ne dites pas le mot il m'insupporte, comme "fourchette", mais c'est une autre histoire) et je fais semblant de pas être là.

19h06 : Je suis donc immobile, tapie dans l'ombre, chez moi.

19h07 : Il respire fort à travers la porte. Il m'a déjà piqué mes codes internet le mois dernier, je vois pas ce qu'il veut de plus ce connard de Gollum. Si jamais il m'entraîne chez lui, je vais encore me poser la question d'où est-ce qu'il cache ses animaux morts. Et après je vais m'imaginer qu'on me force à coucher avec lui et que j'accepte de le faire pour 2000 euros (1500, quand j'ai bu du Panaché).

20h30 : Je retrouve Laura à Saint-Paul pour un Porto, notre dernière tocade de femmes chics. Elle a 25 ans Laura, elle est fraîche. Un mec de trente ans l'a quittée parce qu'elle a écrasé sa clope dans sa boîte de pâté entamé. J'essaie de lui expliquer qu'à trente ans, on déconne plus avec la charcutaille et qu'être fraîche et spontanée ça veut pas forcément dire cracher sur la bouffe. Elle me conseille de sortir avec des mecs plus jeunes, qui s'en tapent le coquillage du Serrano. Je lui dis que les mecs plus jeunes, ils ont envie de faire le tour de l'Europe de l'Est en caravane (comme Raphaël), de dormir à même le sol et de regarder la lune à travers le fond d'une bouteille de bière. Alors que moi je rêve d'une thalasso en Islande, de canapés de saumon, de Champagne, de bains chauds où je pourrai porter fièrement mes méduses d'hiver.

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22h45 : Je crachote des PiM's orange (mais où sont passés les gâteaux Chamonix à l'orange NOM DE MERDE ?? Et pourquoi cette insupportable M apostrophe à PiM's ??) devant The Mindy Project. C'est LA série qui donne envie d'aimer son prochain, même s'il est indien. J'enchaîne sur Ainsi soient-ils, parce qu'un vieux pote joue dedans. Je me demande pourquoi je lui ai pas croqué la fesse quand j'en avais l'occasion, avant qu'il soit connu à Montmartre, plutôt que de lui mettre des pains dans sa gueule quand il me soulevait la jupe. Les petites filles sont des monstres hideux à couettes.

23h25 : Je me blottis contre la verve de la rédac' chef qui m'envoie un dernier mail d'encouragement pour que je finisse le dossier Googleblablabla qui va nous rapporter du FLOUZ (déjà que c'est pas beau de parler d'argent, alors en argot et en majuscules...).

23h43 : Marre des soutanes d'Ainsi soient-ils, pas l'ombre d'un phallus chrétien. Je lance un dernier 30 Rock et éclate de rire devant la blague de la journée : Kenneth - réceptionniste blond de NBC - s'entrevoit dans un miroir et hurle "my God une vieille albinos !" (avouez que c'est hilarant).

00h15 : J'avale deux gélules de levure de bière qui sentent la bouffe pour poisson. Voyez le genre de vie que je mène avec des cheveux à peu près tendres, élevés à la levure de bière... Imaginez l'enfer en tignasse rêche. J'envoie un texto au mec qui me contacte depuis six mois les samedis dans la nuit, qui ne m'a jamais embrassé et qui parle tout le temps de ses voyages avec son ex. Je lui demande s'il a passé une bonne journée et m'endors sans plus attendre .