L'autre jour, dans le bien nommé Blablacar qui me ramenait de Megève (j'ai plus d'argent mais Dieu merci j'ai des amis qui savent placer le leur), je me suis farci deux jeunes optimistes rêveurs de trente ans. C'est la pire des races, parce qu'en plus d'avoir morflé comme tout le monde, ils s'accrochent. Ils disent des phrases du style "je me sens mieux maintenant que j'ai de l'expérience, je sais ce que je vaux, j'me laisse plus faire". Ils ont un reste d'arrogance, une ride prudencielle sur le front et un petit bagage de papier kraft qu'ils appellent "expérience" avec vénération.

Il faut bien se figurer que dans leur cas, "expérience" veut dire un an d'Erasmus en Europe, l'enterrement de grand-parents, cinq ans de vie professionnelle provinciale, un voyage de six mois en Amérique latine, la création d'une agence en Webmarketing. Les plus zélés rajouteront dans leur sac un avortement et une partouze.

La jeunesse occidentale a si bien codifié sa transgression, qu'en quelques années, c'est emballé. Enquiller des lignes sur le bas-dos d'une rouquine à New York a fait le taf en 2009. Après, nettoyer les rainures de la Gold devrait suffir.

Collé à la vitre de la caisse comme une limace à l'agonie, je me demandais ce que j'avais fait au Bon Dieu pour être avec une meuf qui me parlait par texto de sa poire-lavement-oreille. C'est quoi cette merde, Myrtille ? Qu'est-ce que j'en ai à foutre de ta poire machin-truc ?

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Ils se ciraient tellement les pompes à l'avant, que ça m'a collé la nausée. Vas-y que je m'accroche aux branches de la jouassitude, vas-y que je te vomis des fleurs dans les mains, vas-y que je pose une question de ravi de la crêche uniquement pour caler ma réponse toute faite. Je crois même qu'ils se sont attaqués gaiement à la cartographie de leurs voyages réciproques... Et devinez quoi, ils étaient tous les deux déjà allés à Bali !

Myrtille avait beau avoir un nom sucré et de petits seins clairs, elle avait cessé de m'impressionner dès le troisième date, lorsqu'elle avait écrasé sa Vogue dans mon reste de pâté. Je m'étais passé le film de ses dix prochaines années en huit secondes : trois ans en Écosse à doubler le volume de ses cuisses dans un pub humide qui cherchait une serveuse bilingue, deux ans à décolorer sa mèche blonde avant d'aller pointer au Pôle Emploi de Lambersaart, douze mois d'une grossesse compliquée avec un fugitif des sentiments, cinq ans à renouer avec sa mère lesbienne.

N'empêche, on était ensemble depuis six mois et j'avais jamais autant baisé. Elle se regardait séduire tôt le matin. Puis elle se lassait de ses mauvaises performances d'ensorceleuse, finissait par blâmer son public : moi. Le soir, on lui aurait donné quinze ans de plus. Tôt ou tard, elle allait partir et me laisser seul avec sa poire.

Ce qui m'embêtait le plus dans cette histoire de trentaine, ce n'était pas la perte de la combativité, des idéaux, l'indifférence des amis, le vieillissement des parents, l'obsession conservatrice du nid… C'était surtout l'installation lente et sournoise de la comparaison comme rapport à l'autre.

Tous, autour de moi, se comparaient. Celui qui avait le plus de blé, le plus de potes, le plus de miles, le plus de plans cul. Celui qui avait le meilleur enfant, le plus beau projet pro. Celui qui courait le plus vite et le plus loin avec le moule-bite technique le plus cher. À trente ans et des bananes, la comparaison devenait asphyxiante parce que, chaque choix de vie emportait sur une trajectoire de dix ans minimum. Pas le droit à l'erreur, ça glissait vite, la guillotine des losers tranchait net.

Il n'y avait pas si longtemps encore qu'on se mesurait la bite en courant dans des salles de sport, qu'on se lançait de mauvais défis sur des parkings vides, qu'on détroussait des yeux les jupes des bateaux.

Au moins, Myrtille ne se comparait à personne. Elle avait le calibre d'une huître et pensait que la rébellion résidait dans un gâchis de pâté, mais elle ne cherchait pas à déclasser les autres.

Soudain, la passagère avant s'était retournée me demandant ce que j'en pensais, moi, de l'expérience. Elle n'allait pas aimer ce que j'en pensais, moi, de l'expérience.

L'expérience m'avait cassé en deux. Qu'est-ce qu'ils voulaient que je leur dise ? Que c'est facile de voir un ami se jeter par la fenêtre ? Ses parents se déchirer ? Que l'amour de ma vie était partie faire un enfant à un autre, et que quoi ? Ca m'avait rendu meilleur ? J'avais définitivement perdu mon innocence quand je m'étais renseigné sur combien ça coûtait de faire tabasser quelqu'un. Un patron qui me harcelait. Les kids à qui j'enseignais la boxe avaient arrêté de me demander pourquoi je n'étais pas Pablo Escobar. Ils avaient dû comprendre que je ne me racontais plus d'histoire.

Ils ont fait des mines de caniches de camion-poubelle et l'étudiante en droit social s'est recroquevillée derrière ses Dalloz. On a passé la tour du Crédit Lyonnais dans un silence monacal.

Moi aussi, parfois, je trouvais agréable de me connaître un peu mieux, surtout pour anticiper mes angoisses. "Que voulez-vous, j'écoute Brel, pas Trenet". Pas moyen de les récupérer. Ça tirait la gueule au pays des jouasses.

Je ne sais pas pourquoi mais, quand ils m'ont déposé à Hôtel de Ville, je me suis senti obligé de finir sur une touche positive. Je leur ai dit "vous avez peut-être raison, il faut laisser une chance à l'avenir", ou une merde de ce style. Les optimistes finissent toujours par l'emporter, à cause de la politesse.

J'ai marché dans le froid avec l'idée que Myrtille m'attendrait peut-être nue sur un tabouret avec deux bouteilles de bière fraîche dans les mains. Ces cons m'avaient presque mis de bonne humeur avec leurs histoires d'expérience.

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