(Extrait du magazine papier #4 disponible ici)

Il était une fois un sculpteur solitaire qui tomba fou amoureux de sa propre création : une statue de femme. Parfaite. A un détail près : elle était chose au lieu de chair. Le scuplteur (Pygmalion de son petit nom) pria Aphrodite de lui donner une épouse semblable.

La déesse invoquée donna vie à la statue qui devint ainsi la sulfureuse Galatée. Le mythe de Pygmalion est révélateur : l'amante androïde faisait déjà bander la Grèce antique. Le fantasme de l'amour moulé selon nos désirs remonte à loin et, à en croire certains, deviendra bientôt réalité.

ob_d7bdb7_i-love-you-ferreri-2

Dans son ouvrage Love and sex with robots paru en 2007, l'expert en intelligence artificiel David Levy prédit un avenir torride entre l'homme et la machine. Exit la boite de conserve effarouchée : C-3PO sera sexué et charmeur. La froide mécanique foutra le feu aux fesses. Portrait-robot de la passion humano-androïde.

Say : I want you En 1816, l'écrivain allemand E.T.A. Hoffmann raconte dans L'homme au sable, la fièvre d'un jeune étudiant pour une automate. «...  j'aperçus, à travers le rideau d'un cabinet vitré, une femme d'une taille admirable, et richement vêtue, assise devant une table sur laquelle elle appuyait ses deux mains croisées. Rien n'était plus enchanteur que son angélique visage ; seulement ses regards étaient d'une fixité saisissante.

Elle semblait ne me point voir, quoique ses yeux fussent directement attachés sur moi. On eût dit une personne dormant les paupières ouvertes. Je me sentis tout ému de cette rencontre, et je me glissai dans la salle du cours avec un singulier battement de coeur. » A partir de cette fiction, Jentsch puis Freud élaborent le concept de l'inquiétante étrangeté. Face à un objet familier dont on ne saurait dire s'il est animé ou non, nous ressentons un malaise. L'artificiel dérange et fascine en même temps.

realhumans604-tt-width-604-height-403-lazyload-0-crop-0-bgcolor-000000

Nous nous laissons envoûter par la singularité des mouvements, l'élocution mesurée, l'éclat métallique des pupilles. L'absence de battements de paupières devrait nous mettre la puce à l'oreille. Pourtant, nous nous éprenons. Dans le cultissime Blade Runner de Ridley Scott, le traqueur de réplicants Rick Deckard en oublie même sa mission : il se fait la malle avec la ténébreuse Rachael.

Il faut avouer que la gynoïde porte les épaulettes avec classe. Les volutes de fumée au bout de sa cigarette lui donnent des airs de femme fatale. Lorsqu'elle détache ses cheveux, Deckard n'a qu'une envie : l'enlacer contre le store qui filtre la lumière salie de la cité des anges. « Say : kiss me », lui murmure-t-il sauvagement. « Say : I want you ». Ses désirs sont des ordres que la réplicante exécute. N'est-elle pas programmée pour le faire ?

Oh good, I'm funny

Voilà un aspect de l'amour humano-androïde qui peut faire froid dans le dos : nous perdons la tête pour des objets de plaisir que NOUS avons créés. Nous oublions qu'ils sont programmés pour nous satisfaire. Au delà du physique que nous pouvons choisir à notre goût, il y a une personnalité conçue pour plaire : le robot est aimable, serviable, drôle même. Le héro de Her (lire notre critique), Théodore, est avant tout séduit par l'humour de Samantha, son « Operating System ».

AR-140119779

Dès leur première conversation, il se marre. « Oh good, I'm funny » constate Samantha. Dans la série suédoise Real humans Therese s'entiche de son « hubot » de compagnie, homme à tout faire, bien bâti, qui ne risque pas de prendre une ride. La vie est tout de même plus amusante avec ce robot aux yeux clairs qu'avec sa brute de mari. Logique. Mais perturbant : si les androïdes deviennent la Rolls-Royce des amoureux, nous avons du souci à nous faire, banals mortels que nous sommes.

Cette attirance pour la machine lisse et obéissante reflète la société en devenir : une société qui  programme « l'amour parfait » en oubliant que la perfection a ses ombres et ses faiblesses. Dans la saison 1 de Real Humans, un autre personnage en pince pour une hubot sans se douter que la belle se recharche sur prise USB.

0041400162449

Lars Lundström, le créateur de la série diffusée sur ARTE explique à la chaîne : « C’est un bon biais pour montrer toute la complexité des relations. (…) Pour moi, c’était très important de montrer que l’on pouvait tomber amoureux d’une machine, et ensuite de ne pas pouvoir l’accepter. Certains personnages vont ainsi s’attacher à des hubots sans le savoir, et une fois qu’ils l’apprennent, vont le rejeter totalement. Certaines personnes réagissent comme ça dans la vraie vie, face à des transsexuels par exemple. » Donc l'idylle transandroïde oui, seulement si l'on tient les ficelles ? Merci docteur Frankenstein.

Does that make me a freak ?

Plus inquiétant encore : nous programmons un amour qui s'adapte à nos solitudes. L'épisode « Be right back » de la série Black Mirror met en scène une femme qui achète un androide copie conforme de son compagnon disparu. Martha comble le vide avec un corps creux. Cette série d'anthologie brittanique  s'interroge sur les comportements addictifs que nous développons avec la technologie.

Cette addiction s'explique : il semble parfois plus facile de se faire caresser par des intelligences artificielles que d'affronter les aléas de l'amour bestialement humain. Les personnages du film de Spike Jonze errent dans un Los Angeles délavé. Ils parlent, marchent, jouissent seuls. Théodore s'enroule dans la voix sexy de Samantha, se cache sous les draps du virtuel et évite ainsi de se frotter au réel.

lars-and-the-real-girl

Pourtant, c'est un grand romantique ce Théodore. Il est « letter writer number 612 » d'une entreprise de rédaction de missives sentimentales. Il est amoureux de l'amour. Il n'a même pas besoin du corps de l'autre : les mots et l'imagination sont pour lui de puissants vecteurs d'excitation. Voilà ce que reflète aussi la passion humano-androïde : l'amour platonique n'est pas mort !

Voilà ce que reflète aussi la passion humano-androïde : l'amour platonique n'est pas mort !

Quand Théodore émet des doutes sur la légitimité de sa relation, son amie le rassure : « Je pense qu'il faut être fou pour tomber amoureux. C'est une certaine forme de démence acceptée par la société. »

I was programmed to love Une épineuse question reste. Les sentiments des androïdes sont-ils estimables ? « J'ai eu cette terrible pensée, mes sentiments sont-ils réels ? Ou sont-ils juste programmés ? » se demande Samantha, qui n'hésite pas à réveiller Théodore en plein milieu de la nuit à coup de je t'aime. Sa voix qui tremble nous met le doute. Finalement, si la passion, quelle soit humaine ou cyber, était réciproque pourquoi n'aurait-elle pas de valeur ?

pourriez-vous-tomber-amoureux-dun-robot-des-scientifiques-ont-prouve-que-ce-serait-le-cas-en-2050-une

A la fin de Blade Runner, de nombreux indices laissent à penser que Deckard est un réplicant qui s'ignore. La rudesse avec laquelle il déclare sa flamme à Rachael est alors toute pardonnée. Les robots ont le droit d'aimer comme des bad-boys. Tiens, ça nous apprendra.

Le réalisateur Rob McLellan va même plus loin dans le raisonnement en se demandant comment réagirait un robot programmé pour l'amour, si la passion n'était pas satisfaite. Dans son court-métrage ABE, un androïde frusté explique son point de vue à une femme qu'il s'apprête à découper au scalpel :

« Personne ne m'a programmé pour accepter que ça cesse, pour accepter que ceux qu'on aime cessent de nous aimer. J'ai donc essayé de les réparer, car s'ils ne m'aimaient plus, alors ils devaient être cassés. » Haut les cœurs ! Un jour viendra où les androïdes nous réapprendrons à aimer à la folie.