Selon Wikipédia, le web journalisme serait une forme contemporaine de journalisme dont les contenus éditoriaux sont mis en ligne sur internet. Jusque là, tout va bien. La pratique cependant, se révèle être aussi complexe que la théorie est simple.

Amis lecteurs, succombez au déluge de l’information digitale et vous verrez, si vous ne le voyez pas déjà, le bout d’un no man’s land pointer son nez. Au cœur de la nébuleuse, il est pénible de naviguer. Cela dit, sachez que si vous ramez, vos compatriotes journalistes aussi.

En raison de l’appétit croissant d’utilisateurs, inexorablement friands d’informations à consommer sur le pouce, les services de presse en ligne se sont multipliés. Le web regorge aujourd’hui de ces petites gâteries qui, si elles ne collent pas aux dents, vous laissent après ingurgitation comme un goût de néant au fin fond de la cavité buccale.

Jamais rassasié, le lecteur exige alors qu’on excite ses papilles toujours davantage. Pour subvenir à ses besoins, les rédactions web tentent bon an mal an de lui éviter une famine inopportune. Ça chauffe en cuisine. Chef, comment fournir en abondance des contenus 2.0 quand, sur le web, tout se perd et se transforme ?

La recette est simple : il faut faire vite, court et droit au but. La taille importe peu, c’est vrai, encore faut-il savoir s’en servir. Des images aussi. Non, des vidéos plutôt. Des gifs surtout. Et puis du partage, du partage, du partage ; ça crée des liens. Le lecteur, lui, boulotte. Gavage oblige, la pertinence d’une information se voit reléguée au second plan dans le but de faciliter l’ingestion.

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Vous restez sur votre faim ?

Alors délectez-vous de ce que concocta Christophe Bourdon, journaliste au site de la RTBF, pour relater tout en finesse de la sortie du dernier mastodonte des studios Disney/Lucas films. Afin d’alimenter l’excitation générale, la projection presse, sur ordre de la production, s’était tenue à huit clos.

Interdiction catégorique de divulguer au préalable quelques informations que se soient sur le contenu du film sous peine de sévères représailles. Pas la peine de crier au bafouement des libertés d’expression. Sous la contrainte, les langues se sont liées pour finalement n’avoir que deux mots à la bouche :

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C’est alors que Christophe a une idée. Plutôt que de plier face aux géants américains en produisant un énième papier sur le côté obscure de la force, il écrit ceci.

Tout y est : la petite image en haut qui va bien quand on poste l’article sur Facebook, la source – évidemment –, le titre en gros et gras, le chapeau, comme on dit dans le jargon – une intro de quelques lignes en vue de faire saliver le lecteur avant qu’il ne décide d’aller plus loin (car ne l’oublions pas, sur internet, quelques secondes suffisent) –, des paragraphes bien distincts entrecoupés de sous-titres, sorte de pancartes préventives à l’imminence d’un nouvel argument qu’il serait difficile d’identifier par soi-même tant son rapport aux lignes qui le précèdent est une évidence. Enfin, de l’hypertexte.

Le fond et la forme ne font plus qu’un. En jouant des codes du web journalisme, Christophe conçoit une critique acerbe non seulement du film, mais de l’hégémonie culturelle ambiante, de la frénésie médiatique, de la surproduction de contenus semblables et insignifiants sur le mode de la répétition, du martelage. En somme, Christophe évoque de façon originale le lavage de cerveau orchestré par les journalistes, contraints malgré eux par les modalités du medium qu’ils emploient. C’est simple, drôle, et d’une efficacité redoutable.

Voracité, tu n’auras pas raison de tout

Mais que reste-t-il pour les fins gourmets qui préfèrent prendre le temps de déguster dans la longueur ? Pour varier les plaisirs, nombreuses sont les plateformes qui affichent également au menu des articles de fond, comprenez, plus conséquents.

Écrits à la chaîne, la plupart d’entre eux demeure délicieusement insipide. Uniformité, neutralité, sans intérêt. Alors que tout le monde a un avis sur tout, il est préférable de n’en avoir sur rien. Dans un contexte socio-politico-économico-médiatique où le fast feed prévaut, pourquoi s’entêter si le volume et la vélocité sont devenus les ingrédients essentiels de la pratique journalistique sur le web ?

C’est peut-être ce qu’a tenté de démontrer Kaleign Rogers, rédactrice chez Motherboard, du groupe VICE, apparemment concernée par l’abattage de volailles.

Dans son article « Comment tuer 500 000 poulets en 20 minutes », Kaleign dresse, sans se mouiller, le catalogue des différentes méthodes d’abattage – des plus pratiques aux plus cruelles – tout en faisant la part belle aux citations d’experts comme Paul Shapiro, « vice-président de la société de protection des animaux de la ferme au sein de la Humane Society of the United States ».

Effectivement, si on ne sait pas quoi dire, mieux vaut laisser parler les autres. Le texte fait 1 457 mots à lui tout seul. Pour un thème en apparence aussi absurde qu’impopulaire – l’extermination massive d’une espèce indésireuse semble au premier abord d’un intérêt douteux [lire l’article] – c’est beaucoup.

Le très branché patron de VICE inciterait-il ses scribes a développer des sujets sur des questions sanitaires de derniers plans afin d’éveiller nos consciences frivoles à une réalité monstrueuse ?

J’aime à croire que oui,  mais de façon plus subtile qu’il n’y paraît. Car derrière ce semblant d’impertinence se cache, à mon avis, un autre sujet : celui du journalisme d’investigation pris dans les méandres des nouveaux modes de fabrication de l’information.

Produire plus pour gagner plus. À savoir si le lecteur aura le temps de tout avaler, là n’est pas la question. Qu’il s’asphyxie. Tout ce qui compte, c’est le nombre de clics. Plus y’en a, plus les annonceurs débourseront.

Et si les rédacteurs peinent à suivre la cadence, les robots intelligents comme le bien nommé Dreamwriter (écrivain de rêve capable de générer des textes de 900 mots en 60 secondes) se chargeront de l’approvisionnement.

Mais revenons à nos moutons

Selon Kaleign Rogers, il suffit d’appuyer sur quelques boutons : « Des méthodes comme le gazage au dioxyde de carbone ou l’utilisation d’une mousse de CO2 pour les étouffer sont plus longues à mettre en place. Alors que pour couper la ventilation, il suffit d’appuyer sur quelques boutons. » Lorsque la menace est réelle, il ne s’agit pas de réfléchir à des problèmes d’éthique ; il faut agir.

Seulement voilà, « Il existe de nombreuses méthodes très rapides mais qui seraient très mal acceptées, les gens ne seraient pas prêts à soutenir certains actes », dixit Patricia Turner, «  qui a longuement étudié les méthodes d’abattage ». Curieusement, certains thèmes semblent traverser les âges avec une constance remarquable.

Face à l’obsession de l’envahisseur, la figure du poulet contagieux à réduire en miettes au plus vite et à moindre coup m’apparaît ici comme une parabole. Toutefois, le doute subsiste. Kaleign Rogers serait-elle 1) engagée dans la lutte pour le droit des poulets à une mort décente, 2) adepte de l’art du détournement ou 3) les deux ?

À vous de trancher.