Il remonte le boulevard, légèrement voûté, aspiré par ses lourdes Docs qui accrochent le trottoir. Il paraît au monde comme un jet noir, à la fois furtif et prégnant. Dans quelques secondes, il va m'énoncer ses nouvelles résolutions et je vais me moquer de lui. Je le regarde venir vers moi comme un témoin de lui-même.

Il n'a pas assez travaillé sur sa thèse. Il n'a pas assez nagé à la piscine, il n'a toujours pas parlé à sa mère. Ses résolutions, selon une logique mathématique heureuse, s'imposent à lui : il faudra travailler davantage la thèse, nager comme un athlète, se blottir chez sa mère. Je l'écoute faire étalage de ses imperfections, impatiente de confier les miennes. Ensemble, nous pourrons les juger au tribunal de la culpabilité.

Seule la conclusion de nos élucubrations est familière : nous allons nous pardonner d'être aussi imparfaits. Belle et sauveuse d'apparence, dressée devant le parvis de l'estime de soi, tissée comme un ruban sur une vieille chaise, l'amitié nous protège.

L'affaire des résolutions manquées nous mène à la thématique de la conscience humaine, à celle du don de soi, puis à celle de la cuisson des gnocchis. L'art du débat aléatoire est un travail d'esthète, nous nous appliquons.

Frais et disert, la bouche rose, la mèche en l'air et le teint fier, il est de bonne humeur en ce début d'après-midi radieux. Ce matin, il devait être infréquentable. La nuit est un territoire sauvage pour lui. Il se dompte après la douche, devant un bol de céréales.

Le soir, après le huitième verre, je le vois parfois se durcir contre les autres. Brandissant des principes qui pèsent lourd, je lis alors une humeur. Il n'est pas intolérant, il est dépassé. Exigeant, impatient, il fait croire qu'il n'est plus un enfant. Mais je les vois, moi, ses lourds chagrins d'oreiller affleurer sur sa rétine bleue, démasquer les tournures du temps et rendre son sommeil fragile.

Je le requinque pendant ces après-midis croix-roussiens du nouveau millénaire. Je lui dis qu'il est insolemment jeune et beau. Qu'il est l'Apollon de Clermont, le Bernini du Rhône. Il se tire les rides dans la vitrine du bar pour me faire plaisir, théâtral mais pas dupe.

Il commande un jus de tomate l'air de rien, concocte sa mixtion épicée avec soin, annonce fièrement qu'il arrête l'alcool jusqu'à vendredi (nous sommes jeudi). Il dit que depuis qu'il mange des céleris, il n'a plus le mal de vivre.

Quand il teste ma fidélité, il lance à la cantonade : "Regardez cette grande conne comme elle prend plaisir à écrire sur tout le monde, sauf sur moi". Il le répète à loisir, deux fois, trois fois. Le reproche devient rengaine cocasse. Je le laisse dire, lui fais croire que je rougis, que c'est un oubli. Mais il est très clair dans ma tête, que souvent, j'écris sur lui. En le voyant faire, je formule des didascalies, il me vient des expressions comme "candeur revêche".

C'est un animal grégaire, pas un collectionneur. Il a une meute d'amis tendres. Cette amie qui nous a présentés, l'envoie de temps en temps au bout du monde. "Il ne peut rien faire seul", dit-elle, "c'est insupportable, alors je l'envoie quelque part et il improvise". Je trouve intéressante cette manière d'être un emprunteur.

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Il aime les garçons. Il les aime pleinement, entier à sa particularité. Parfois je lui demande pourquoi il n'aimerait pas tout le monde charnellement, les filles aussi. Après tout, il lutte contre les distinctions. Alors remontent sur son visage les joues de l'enfance : "parce que les filles, c'est sale !". Et nous rions comme deux belettes sourdes. Je me déshabille et cours nue dans l'appartement en chantant Jeanne Moreau à tue-tête. Je me réapproprie mon corps au nez de son indifférence.

Nous rions de tout, avec empressement, car le temps va finir par manquer. Et s'il partait au Brésil rejoindre son amant ? Et si nous mourions d'une maladie rare ? Nous rions de la vie tortueuse qui nous attend, des ratages passés, nous pouvons rire d'un postillon. Chaque rire est une minute de plus arrachée au temps. Ensemble, notre réalité est boursoufflée. Elle est paillettes, déguisements, karaokés, pintes et roulées. Elle est Antony and the Johnsons, Cats et Fame, Goldman et Dion.

Nous ne serons certainement pas côte-à-côte toute la vie. Il a trop de choses à voir. Passager ennuyé qui se revigore dans la cuisse de l'aventure, il n'a pas encore pleuré Cantat à Moscou. Bientôt, mon aventure sentira le talc pour bébé. Il lui faudra battre campagne au pays des insomniaques fous, dans les sous-sols de Tel Aviv ou sur les cimes de Brooklyn.

Nous ne serons pas côte-à côte toute la vie, mais je suis certaine d'une chose : quand il se pissera dessus, vieux, je viendrai me foutre de sa gueule. Je viendrai en rampant s'il le faut, montrer de mon index flétri, quelle vieille patate il fait. Je demanderai aux infirmières de lui cacher un lézard dans le lit. Et nous rirons de nos outrages à s'en péter le dentier.