Je déambulais dans les rues industrielles de la Gare de l’Est, le pantalon à carreaux pastels néo-troisième âge plombant dangereusement mon cul tatoué, quand le son gracieux de l’insulte has been me parvint. Un son suranné aux harmonies d’outre-tombe sortant - comble du comble – du bec d’une blanche colombe. Une rombière généreuse aux lèvres lippues et à la mine rosée s’était décidée, pour mon plus grand plaisir, à haranguer en patois. Ma guerrière à la crête parsemée de henné venait de lâcher une bombe argotique digne des plus belles dictées : « casse-toi bouffon » !

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Elle avait ponctué son autodafé de l’élégance d’un doigt solidaire, palmier érigé contre le bon goût. Elle avait vraiment tout pour plaire. Je décidai de la suivre.

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La première victime de son jargon prédateur avait été un pauvre manutencier des rues, qui faisait aller son balai clairsemé payé par la ville, trop près des pieds de ma belle. Un tel dédain pour l’injustice sociale me paru digne d’intérêt, surtout conjugué à une vulgarité assumée.

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Aux abords de République, elle enchaîna sa deuxième proie. J’avais senti venir le drame, ayant rapidement développé l’empathie intuitive que les détectives privés ont pour leur cible. Il m’avait paru évident qu’elle ne laisserait pas passer un tel manque de savoir vivre. Une personne d’origine asiatique l’avait bousculée près du kiosque à journaux, alors qu’elle se frayait un chemin vers le métro. Son « face de citron » me donna des frissons, j’arrivai à peine à dissimuler ma joie d’avoir certainement trouvé la femme à l’insulte datée.

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Dans le wagon blindé jusqu’à étouffement, elle se fit une place près de la porte menant à l’autre voiture. Je l’observais depuis un carré de quatre fauteuils, un bout de fesse sur la rambarde. Elle fouillait dans son sac en cuir vintage frénétiquement, à la recherche de quelques trésors de son imagination. Je ne la quittai pas des yeux. Elle rafistola à la va-vite son maquillage, contempla longuement son minois perverti. Au moment de sortir à Opéra, elle entra en collision avec un jeune hippy à la chemise fleurie. Elle lui servit un « tapette » froid et autoritaire.

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Je sautillai désormais derrière elle comme un enfant qui a trouvé la grenouille qu’il va gonfler d’hélium. Son perfecto fluo était devenu mon étendard. Je ne faisais plus attention à la bouffonnerie de ce quartier travesti par les hommes d’affaires, à ces immeubles insolents et goguenards, à la faune abjecte postée devant l’entrée des Galeries Lafayette. Je suivais ma Marguerite Duras du trash, ma Yourcenar du trottoir, aliéné par sa beauté.

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Elle entra dans une librairie rue  de Richelieu. Elle passa distraitement sa main droite sur un tas de best-sellers aux couvertures en relief. Je déambulais docilement derrière elle dans chacun des rayons où elle se perdait. Elle finit par demander de l’aide. On lui fit savoir que le roman qu’elle cherchait – dont le nom m’échappa – était en rupture de stock. « Purée, quelle bande de mongols », fit-elle remarquer à la libraire. J’embrassai ses mots au vol. J’allais poser ma main sur son épaule de rockeuse boudeuse, quand elle se retourna brusquement. Ses yeux comme deux lasers me pulvérisèrent. J’eus l’impression d’être en face d’une célébrité qui allait gronder les ardeurs de son fan.

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« Bah quoi, tu veux ma photo pomme à l’eau ? ».

Une myriade de mots du dictionnaire pour toquards passéistes aurait du me sortir de la bouche, comme un feu d’artifice. Un kilo d’insultes rétros aurait du lui servir d’apéritif, de mise en bouche de la connivence linguistique, de teaser pour âmes nostalgiques. J’aurais du lui dire que j’étais le Amélie Poulain de l’insulte bien sentie, que j’allais lui cuisiner des mets en mots désuets, que j’allais lui faire l’amour en récitant l’algèbre des blasphèmes…

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Au lieu de cela, je restai coi, quelques secondes, un peu con dans mes chaussures de bobo intello parisien en quête d’insolite.

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Elle s’éloignait. Je lançai, désespéré « Ici c’est pour les ploucs. Je connais un endroit moins tarte ».

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Elle eut alors ce geste marquant l’intérêt qui vaut des milliers de baisers. Elle se retourna lentement, le menton contre l’épaule, un sourire mijauré accroché aux lèvres. Je photographiai ce sourire comme un dessin de BD et décidai de faire quelque chose de mon éloquence.

a a Photo German Saez.