Elle avait déjà décortiqué pour nous les sombres process du webjournalism. La voilà maintenant qui investit les formes du net par le biais de la création libre. Avec ses cadavres exquis, Mélanie Cravero n'ambitionne pas de faire du like, mais de déranger. Sans "condescendance aux petits plaisirs du web", précise-t-elle. Rencontre avec une artiste engagée, pétillante évadée de Big Brother. 

P.A.S : D'où t'es venue l'idée de ces cadavres exquis ?

Mélanie Cravero : À l’origine, je voulais mettre en place une campagne publicitaire pour faire la promotion de ma chaîne Vimeo. La question de départ était la suivante : comment produire de façon régulière, donc en nombre, des contenus vidéos qui soient à la fois à l’image de mon style et pertinents, sans frais ?

C’est alors que j’ai imaginé les cadavres exquis sous la forme d’un collage de vidéos déjà existantes. En y réfléchissant, je crois que je voulais aussi créer du contenu qui soit difficile à liker. Pour aller à l’encontre de la tendance au buzz. Je voulais interloquer le visiteur sans condescendre à ses petits plaisirs. L’idée était de le surprendre au cœur même de ses habitudes.

Où vas-tu chiner tes images d'archives ?

Un peu partout. Internet est une archive sans fond. Youtube notamment regorge de pépites aussi insolites qu’étranges à moins d’une centaine de vues. Du reste, j’essaie d’être à l’affût de tout ce que je trouve beau, laid, absurde ; de ce qui m’émeut, me met en rogne. D’extraits de films en passant par les vidéos amateurs, artistiques, publicitaires, documentaires, les clips, la météo, le live stream…

"Il arrive qu’une vidéo montre de la résistance et ne se laisse pas déposséder de ses droits si facilement"

 

Aujourd’hui, quasiment tout est téléchargeable. Alors je ne me gêne pas pour y puiser mon matériau. Il arrive parfois qu’une vidéo montre de la résistance et ne se laisse pas déposséder de ses droits si facilement. Heureusement, on trouve en ligne une multitude d’outils qui permettent de convertir les fichiers inexploitables en formats vidéo standards et sans restriction. C’est fascinant de voir à quel point le digital est une entité fluide, modulable, sujette à la transformation.

Le son sert de fil conducteur ? 

Le son ne sert pas foncièrement de fil conducteur, mais il facilite le montage. D’un extrait à l’autre, je m’en sers pour qu’ils s’imbriquent le plus élégamment possible selon la narration proposée.

Comment opères-tu pour le choix des assemblages, le choix des mots ?

Mon but est de faire cohabiter un maximum d’images sans liens apparents et issues de sources les plus diverses possibles, toutes époques confondues. Sorties de leur contexte, elles acquièrent un sens qui n’est plus de concert avec le discours relatif au médium de leur émission originale. Une pub pour iPhone par exemple est une pub pour iPhone (cadavre #4).

Le message est clair. Son but est d’éveiller l’intérêt du consommateur aux nouvelles fonctionnalités de l’appareil. Mais présenté comme un objet à part entière, il l’est moins, ou plutôt, sa fonction idéologique est exacerbée. Les images et leur discours s’émancipent de l’intention qui leur est attribuée initialement et viennent ensemble raconter une autre histoire, ouverte cette fois-ci à l’interprétation du visiteur.

C’est la base du cadavre exquis. Le jeu, bien connu des surréalistes, consiste à mettre en relation des éléments improbables tout en leur conférant un sens nouveau, voir commun. L’assemblage, a priori déconcertant, prend forme sur le mode des associations d’idées.

Peux-tu expliquer, par exemple, l'ordre d'apparition des extraits de ce cadavre-ci :

La Saint Valentin est l’occasion idéale pour tout le monde de faire sa pub et pour moi, de faire la nique aux angelots, roses rouges et rose bonbon. Amour marchant oblige, le cadavre du 14 février devait s’entamer par un spot publicitaire genre Meetic, Happn ou Elite Rencontre… J’avais gardé en tête ses images d’archive de l’INA, répertoriées sous le titre « Télévision, l’œil de demain ». En imaginant ce à quoi pourrait ressembler la télé portable du futur, il était frappant de voir à quel point les prédictions de 1947 s’étaient avérées.

Découpé puis recomposé entre les slogans publicitaires d’un spot Happn (sur la bande son dans l’original), le premier extrait de ce cadavre constitue ainsi un objet étrange et contemporain. Pour trancher avec le ton un peu désuet de l’intro, même si annonciateur de la suite, j’ai choisi de placer l’extrait (remanié) des Princes de l’Amour. On a tous nos faiblesses.

J’ai suivi la saison 3 du début à la fin ; et la séquence des retrouvailles était juste, comment dire… exquise ! Face à tant d’émotions fortes, le coup de semonce se devait d’être franc. Qui aime bien châtie bien. L’extrait n°3 s’est alors imposé comme la perle rare à enfiler juste après. Finalement, pour bien enrober le tout, quoi de plus jouissif qu’un gros cœur ensanglanté qui bat la chamade ?

Capture d’écran 2016-04-21 à 16.09.23

Comment perçois-tu la réappropriation du contenu média ? C'est une opportunité ou un danger ?

Vaste question. Tout dépend de l’utilisation qu’on en fait. Si certaines images sont réutilisées dans le but non pas de questionner une réalité, mais d’infléchir leur sens de façon dissimulée, la réappropriation est fallacieuse. Réutiliser des contenus à des fins commerciales sans en payer les droits est une injustice.

S’attribuer une œuvre sans en créditer l’auteur, ça ne se fait pas. Re-poster, re-twitter, re-piner ce qu’on aime, on appelle ça « partager ». Mais passé ces questions morales et financières, la transformation d’une chose en quelque chose d’autre est une démarche, à mon avis, salutaire. Surtout s’il s’agit d’en découdre avec les modes de fabrication de la « représentation ».

Ce que fait très subtilement Adbusters quand il remixe des images et des phrases tout à fait identifiables et pourtant méconnaissables dans leur nouvel agencement. Un autre exemple criant est celui du Zapping de Canal+, dont je me suis par ailleurs amplement inspirée.

Ta création comporte-t-elle une démarche politique ?

Oui, absolument. Les tendances actuelles enferment les objets et les gens dans des catégories bien distinctes. C’est la fonction du tag. Chacun dans sa boîte, et les moutons seront bien gardés. Il faut faire un effort. Enfermer son esprit dans une bulle de confort ne favorise pas la liberté de penser. Les cadavres exquis sont des pastiches de cette logique de production et de consommation des contenus médiatiques.

"C’est la fonction du tag. Chacun dans sa boîte, et les moutons seront bien gardés"

Mais la dé-concertation n’est pas une fin en soit. C’est un effet qui sert d’outil à l’articulation d’une rhétorique dont le but est principalement d’interroger les images sans en figer le sens. Chaque cadavre représente un commentaire sur l’actualité sociétale, culturelle, économique, politique du moment. J’essaie d’évoquer des sujets comme le rôle des technologies dans nos rapports humains, la fabrication d’un monde sous surveillance, le déclin occidental, l’écologie, la guerre, l’amour...

Seulement les clés d’une interprétation possible ne sont pas données explicitement. C’est au visiteur d’imaginer du sens. Comme dans un miroir, celui qui regarde y verra le reflet de ses propres idées, de sa propre perception du monde.

Photo à la une : cadavre exquis André Breton, Valentine Hugo, Tristan Tzara et Greta Knutson, 1933