Par Anna Rios-Bordes

Dans ces deux dernières créations (Ptit Quinquin pour Arte en 2014, et Ma Loute actuellement en salle), Bruno Dumont a trouvé un nouveau langage cinématographique. Son style, abstrait, noir, régional, s'est ouvert à la lumière de la fantaisie.

La recette, assez unique, est celle de pittoresques farces policières.

Dans un petit village de pêcheurs sur la Côte d'Opale, plusieurs disparitions attirent l'attention de deux policiers un peu largués, sortes de Laurel et Hardy ch'tits. Leur enquête avance - ou plutôt recule - au contact de deux familles aussi dégénérées l'une que l'autre : les Brufort, passeurs et pêcheurs de moules, et les Van Peteghem, riches bourgeois nichés sur les hauteurs de la baie.

Dans cet entre-soi moribond, deux jeunes gens tombent amoureux : Billie la fille androgyne des Van Peteghem et Ma Loute, le fils des Brufort.

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Le casting, haut en couleur, favorise d'emblée l'aspect naturaliste du film. Les gueules cassées de ce bout de terre confient à la caméra leurs dents noires, leurs fronts bas, leurs oreilles décollées… Entre deux silences penauds, ils hurlent leur patois.

A côté de cette somme d'anonymes authentiques, pliés sur eux-même, raccourcis par leur bouffonnerie, devisent les acteurs-stars.

Le cinéaste fait appel à Luchini, Binoche et Bruni-Tedeschi, pour trancher avec le naturalisme des autres acteurs (une première, dans son tableau de chasse). Le parisianisme académique servant ici de transfert au snobisme de la bourgeoisie provinciale.

Si la démarche est entendue et l'auto-dérision des acteurs perçue, l'exercice de "Luchini joue du Dumont" n'en reste pas moins irritable. Une certaine boursouflure, au-delà des critères de la farce, plafonne l'énergie générale.

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Car une des autres forces de Ma Loute, est de joindre la farce au naturalisme. Elle intervient notamment dans le traitement des corps qui tombent sans cesse, roulent, s'envolent… Outre l'aspect burlesque du mouvement, la chute permet au cinéaste de rappeler l'apesanteur humaine, la force tellurienne, le poids de vivre. A l'inverse, les scènes de vol détendent le rapport d'échelle et ouvrent l'horizon.

Car dans Ma Loute tout est dualité, même si rien ne l'emporte : le ciel et la terre, le bien et le mal, les friqués et les pauvres, les deux rives d'une baie… La mise en scène, riche en trouvailles, favorise cette dualité. Avec son père, Ma Loute fait traverser les bourgeois endimanchés, en les portant à bout de bras, d'une rive à l'autre.

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Ce qu'il y a peut-être de plus appréciable chez Bruno Dumont, c'est qu'il fabrique un cinéma qui prend son temps. Les scènes les plus drôles sont celles qui durent un peu trop, qui captent l'approximation d'une convention : des prestations artistiques foireuses lors d'un enterrement à l'Eglise dans Ptit Quinquin, l'hommage en trompette grinçante chez Ma Loute.

Même si le film aurait pu s'alléger d'une demi-heure (la partie avec la femme à l'ombrelle jaune), paradoxalement, les scènes qui figent en font sa force.

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A la vision austère de L'humanité (réalisé en 1999) et de Flandres (en 2006), Dumont préfère ici le nihilisme de la fantaisie bigarrée où toute tristesse vaut réjouissance. Les amoureux de ses terres nordiques ne sont plus des tableaux flamands, des anges primitifs, mais de rocambolesques personnages de BD. Ils sont cannibales, certes, ils sont le fruit du viol, ils cherchent leur genre. Mais ils sont libres.

"Les amoureux de ses terres nordiques ne sont plus des tableaux flamands, mais de rocambolesques personnages de BD"

En s'adonnant à une sociologie loufoque des criminalités, l'auteur envoie paître l'ordre social et les repères moraux. Banals ogres dévoreurs de corps, les cueilleurs de moules se passent des pieds humains à table, comme on se passerait du sel. Les riches, joyeux incesteux, enfantent gaiement des trisomiques qui dansent dans le jardin.

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Dumont c'est la rencontre des Monty Python et de Roy Anderson. Les Monthy Python pour l'humour dégingandé, les corps irresponsables, Roy Anderson pour l'insoutenable rendu clinique, les tableaux de l'absurde.

Finalement, Dumont s'emploie tout simplement à rendre son mystère à l'ordinaire. Et n'est-ce pas là le rôle du cinéma ?