Je n’ai pas le fantasme du propriétaire. Encore moins quand je pense au lino imitation marbre collé il y a trente ans sur le parquet de cet appartement devenu notre cible. Pourtant, mon rythme cardiaque s’accélère lorsqu’apparaît sur l’écran du Samsung de chantier, le nom de madame l’agent immobilier. Elle appelle sûrement pour m’annoncer une bonne nouvelle. Le prix de l’appartement a baissé, le proprio a vu nos bonnes gueules, le grand noir et la petite blanche un peu neuneu, il leur filerait bien un coup de pouce.

Au lieu de ça, elle pousse un « Oh ? C’est vous… » sans cacher sa déception. « J’aurais voulu parler à Monsieur ». La candeur prend le dessus et je demande pourquoi, tout simplement. « C’est pour parler chiffres, alors… ». Non. Le « alors », et les points de suspension dans le ton de sa voix, je ne les comprends pas.

La révolte gronde (faiblement ceci dit, car il est 13h30, et la faim a tendance à annihiler ma réactivité, déjà moribonde d’ordinaire). J’essaye d’expliquer, calmement, qu’étant donné que Gudule et moi achetons l’appartement à deux, il est probable que je puisse parler chiffres autant que lui.

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Dans l’après-midi, le chef reçoit un auteur. J’ai toujours bien aimé le mot « chef ». Il dit tout ce que les sourires et le prétendu tutoiement-parce-qu’on-est-copain-comme-cochon pourraient dissimuler. C’est la réunion des virils. Je suis appelée d’une voix forte (et virile donc) de l’autre bout du couloir : « Esther ! ESTHER ! ».

Esther débarque au pas de course. « Tu feras un p’tit café pour notre ami. Ça doit bien faire partie de tes compétences ? ». J’avale ma contrariété au rythme des crachats de la machine Nespresso.

« Tu feras un p’tit café pour notre ami. Ça doit bien faire partie de tes compétences ? »

Journée classique, avec son lot de stress en carton. Comme chaque soir je compte le nombre d’arrêt avant Nation sur la bleue-foncé. Le bon sens voudrait que j’arrête de les compter, puisqu’un 15 ne va pas se transformer en 13 du jour au lendemain. On n’est jamais trop prudent. J’ai Independent Women dans les oreilles mais quelqu’un crie plus fort que Beyoncé. Les têtes se retournent en banc de poisson pour chercher l’origine du chant.

« Toutes des putes. Toutes des salopes. Elles aiment que ça. Qu’on les cogne. Toutes des putes. Toutes des salopes. Elles aiment que ça. Qu’on les cogne ». L’origine doit peser 45 kg. Un grand type, trente piges, propre sur lui. Tiré à quatre épingles même. Qui ouvre la bouche par intermittence pour jeter « ça ». Sans regarder personne. Un monologue qui lui sort du bide comme une vieille toux. Je descends à Barbès. Je laisse passer deux métros.

Ce soir, j’emmène Gudule au spectacle. En l’attendant, je lis un article sur Internet. La dernière déclaration de Monsieur Denis Baupin fait office de titre : « Ce n’est qu’un coup monté ». Il clame très fort son innocence avec des mots qui le sont beaucoup moins. Un coup comme dans « tirer un coup » ? Monté, c’est « monter » une nana ? Heureusement, Gudule arrive et m’arrache à ma rêverie vaseuse.

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Encore du métro. C’est beau le théâtre du Châtelet. Les fauteuils sont comme je l’imaginais. Le haut du dossier te rappelle à l’ordre en s’enfonçant dans ta chair si par malheur tu décidais de relâcher ton attention. Est-ce qu’il aime ça, Gudule, le théâtre dansé de Pina Bausch ? J’ai pas le temps de jeter un œil discret à Gudule pour vérifier qu’il ne s’emmerde pas. Non, parce que c’est Gudule qui me regarde. Je sens qu’il me dévisage. Je le sens mais je ne sais pas encore pourquoi. Une femme en robe noire, fines bretelles.

Un homme vêtu d’un simple moule-bite, bonnet de bain, pince-à-nez, avance sur le sol terreux, des palmes imaginaires aux pieds. Il s’avance vers elle, tout près. De dos elle retire sa robe, à moitié seulement. Elle s’allonge sur le ventre. Il griffe son dos. Il lui assène un coup de rouge. Je me dis pour me rassurer qu’il doit tenir un tube de rouge à lèvre planqué dans la main. Il fait semblant de lui lacérer le dos bien sûr.

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Elle s’écroule. Elle se relève. La robe descend. Couvre à nouveau son corps en entier. Et puis ça recommence. Tout ce manège de robe et de dos nu et de violence. Le mouvement se répète et je n’arrive pas à compter combien de fois parce que je pleure. C’est pour ça qu’il me regarde Gudule. J’ai pas de mouchoirs, ça dégouline. Gudule m’embrasse pudiquement.

J’entends un homme de la rangée de devant glisser à sa voisine : « c’est la violence ordinaire faite aux femmes ». Philosophe.

Mardi prochain j’irai voir X-men. En 3D.

Esther.