Par Anna Rios-Bordes

Anne Berland a réussi un fort joli pari : raconter le célibat sans mièvrerie.

Gouffre anthologique de la presse féminine, refuge d'ex-mannequins en proie à une fiévreuse reconversion littéraire, la question du célibat s'arme ici des atours réjouissants de la sémantique, de l'enquête sociologique.

Célibadtrip pose le décor d'une jungle urbaine grouillant de proies mi-convoiteuses mi-convoitées, alcoolique-anorexiques en mal d'amour. La semaine, on croise le "connard", le "fils de pute", on chasse l'histoire ou le plan cul, on ne sait plus. Le dimanche on ne croise personne, parce qu'on est seul.

Se frayant le chemin de l'auto-biographie typologisante, l'auteure pousse la porte de la gêne, tire sur le rideau de l'ennui. On (re)découvre, amusé, les règles du date ("la parfaite indifférence", "Tinder"), l'insoutenable légèreté des couples ("les autres"), l'absurdité d'une solitude entourée ("deep célibat"). On observe, aussi, le mouvement du désespoir en écoutant le bruit que fait la tête quand elle touche le fond…

Ce qui fait le charme très contemporain de Célibadtrip, c'est l'alliance du témoignage honteux venant du lit, de la chevauchée réjouie dans le monde de la nuit, puis de la guérison, secouée par une plume sincère.

La petite touche de coaching confère au livre un côté doudou d'oreiller, pour celles qui espèrent trouver "le bon". Mais le livre s'adresse à tous. Chaque chapitre commence avec une pimpante citation empruntée coup sur coup à Élie Semoun, Kafka, Orange is the New Black, Houellebecq, Star Wars, Flaubert, Game of Thrones, Frank Zappa. La Genèse fait des courbettes au Dictionnaire Universel de 1680… Nietzsche fait la nique à Gaspard Ulliel.

Le langage de Celibadtrip, aussi cru qu'élégant, se promène entre anglicismes, néologismes ("chopatate") et petites saillies poétiques : "Tu as le vide dans la peau".

Lucide observatrice des fébrilités, Anne Berland nous prépare certainement une suite. Désormais en couple, elle ira glisser, sans jugement, un peu de sérénité dans une autre paranoïa. La rumeur parle d'un film.

     

AB

 Anne, c'était thérapeutique l'écriture de ce livre ? Ça va mieux ?

 Anne Berland : Lol. Ça va mieux, merci. J’ai vu sur Instagram une photo de mon livre avec en légende « Célibadtrip devrait être prescrit par les médecins ». Il semble que sa lecture soit aussi thérapeutique.

 Comment sait-on quand on est guéri ?

 Paradoxalement, on va mieux quand on accepte d’être vraiment malheureux. Quand on arrive à en rire, et même à en  jouir. Être guéri, c’est savoir jouir de son malheur (la meuf est complètement maso).

 

Tu penses que ton livre sera encore d'actualité dans vingt ans ?

 À moins que la solitude disparaisse, j’ai bien peur que oui.

  Tu n'avais pas peur d'être la petite sœur Frenchie de Bridget Jones ? Crois-le ou pas, je n’ai jamais pensé à Bridget Jones en écrivant mon livre. Mais les journalistes font parfois le rapprochement. Pourquoi pas.   La cousine un peu pucelle de Carrie ? « Pucelle », je ne suis pas sûre que ce soit le bon adjectif me concernant. Ce qui est certain, c’est que le célibat ne se résume pas à faire des régimes comme Bridget Jones, ou à s’acheter des pompes comme Carrie Bradshaw. J’ai voulu aller plus loin, montrer l’envers du décor, dire tout haut ce que les gens vivent tout bas.   Tu réponds quoi aux gens qui pensent que le désespoir amoureux est futile ? Ils n’ont pas dû le vivre, sinon ils ne penseraient pas une chose pareille.   Si un homme avait écrit ton livre, aurait-il été moins lu ? Je ne pense pas. Le célibat concerne autant les hommes que les femmes.   Les couples ne durent pas bien plus de dix ans aujourd'hui. On va tous mourir seul ? Non, car la réalité sera augmentée, et nous aurons tous des petits copains imaginaires, comme dans « Her » de Spike Jonze.   Être célibataire à trente ans, ok. Mais à quarante ? C'est une balle dans le citron ? Du tout ! Je conseille de regarder la série « Grace and Frankie » avec Jane Fonda. Ça parle de deux célibataires septuagénaires. Elles sont vieilles, elles sont belles, elles se battent. C’est très beau, très drôle, et plein d’espoir.   Tu as vu le film, The Lobster ? Tu en as pensé quoi ? Bien, très intéressant, mais anxiogène. Il n’y a aucune issue dans ce film. C’est un monde fermé. J’ai bien aimé le personnage de Léa Seydoux, qui incarne une forme de Résistance face au modèle établi. Comme elle, j’ai fait l’école de la vie, tu sais...   Si une actrice devait jouer ton rôle au ciné, tu choisirais plutôt Halle Berry ou Marilou Berry ? Un mélange des deux, the girl next door, pour que le propos soit le plus universel possible.   Comme marraine spirituelle : Scarlett O'Hara ou Beyoncé ? Scarlett aurait fait de Beyoncé son esclave, ou son souffre-douleur. Je préfère Beyoncé. Plus pure, plus généreuse, et puis elle a plus de fric. Si c’était ma marraine, elle me ferait de plus beaux cadeaux.   Ton nouvel amoureux, il est plutôt Michael Fassbinder ou Louis CK ? Fassbinder, si tu vois ce que je veux dire.