Titre : Vous n'aurez pas ma haine

Auteur : Antoine Leiris

Editions Fayard

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Alors c’est bien là. C’est arrivé. Les mots sont couchés sur le papier. Le sous-titre souligne « récit », et non pas « roman ». Le livre fait la tête de gondole ce dimanche matin où je suis exaspérée de devoir faire des courses, pour bouffer sans savoir quoi cuisiner.

« Le sommeil d’un bébé ne s’encombre pas des horreurs du monde. »

Il a fallu que je tombe nez à nez avec sa couverture, pour enfin oser l’acheter. Et alors que ça fait deux mois que le titre est écrit sur un bout de papier dans mon agenda, à la suite d’une longue liste de choses à acquérir, je m’empresse de l’ouvrir dans la queue interminable de ce super-marché.

« Une histoire comme une autre. Nous étions juste assez lucides pour nous rendre compte de la chance que nous avions, assez fous pour tout miser dessus. Cet amour était notre trésor. »

J’ai déjà pleuré en lisant des bouquins, mais les premières lignes du récit d’Antoine Leiris paraissent insoutenables.

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Je relève les yeux de la page dix, et j’en veux soudain au monde entier. J’en veux à tout ce monde qui continue de vivre normalement. Je scrute le chariot de devant, oubliant presque que je suis comme tous ces gens.

On a arraché une mère à son fils, au nom d’une cruauté innommable, et la quadragénaire devant moi se contente de vider son caddie d’objets, inutiles à son bonheur sans conscience. Mais c’est ça l’unique solution : continuer de vivre. Continuer de se lever le matin, garder ses habitudes, n’avoir peur de rien.

Continuer de trinquer, d’avoir soif de vivre.

« Les mamans de la garderie se sont débrouillées pour que Melvil ait chaque jour des petits plats qui ont le goût de l’amour d’une maman (...). Je comprenais aussi que mon fils, s’il n’aura plus l’amour de sa mère, aura la tendresse de toutes les autres, dans les petits pots pleins de compote. »

J’ai besoin de mettre un visage sur les mots d’Antoine. Je fais cette chose que je trouve macabre, mais j’ai besoin de voir le visage de sa femme.

Le visage d’Hélène.

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Sur cette photo en noir et blanc, sur laquelle l'on distingue le petit corps de son fils niché entre ses bras, elle est comme Antoine la décrit :

« Hélène était la lune. Une brune à la peau de lait, des yeux qui lui donnaient un air de chouette effarouchée, un sourire dans lequel tenait le monde entier. »

Je lis sous ses yeux pleins de vie. Je lis en me disant que bien souvent, le bonheur se paye trop cher.

Je lis en pensant, que ça y est, bientôt le 13 novembre 2015 apparaîtra dans les bouquins d’histoire quelques pages après la seconde guerre mondiale. Je me demande quelles images vont les illustrer, quels mots délicats seront posés sur ces évènements une fois de plus insensés.

Je me demande comment nous pourrons expliquer à nos enfants que simplement, parfois, le monde ne tourne pas rond.

«  Elle sera avec nous, là, invisible. C’est dans nos yeux qu’on lira sa présence, dans notre joie que brûlera sa flamme, dans nos veines que couleront nos larmes. »

C’est bien là, et ça a été. Les mots témoignent.

L’insoutenable est réel. L’avenir a les traits de la résistance, la liberté est un combat permanent.

Antoine et Melvil vont grandir seuls, cent trente personnes ne rentreront pas de ce concert, de cette soirée en terrasse.

Nous ne serons plus jeunes, insouciants, nous serons insoumis, inachevables, inaliénables, inconsolables, indignés mais indomptables.

« Le jeu est son arme, ma prochaine bêtise son horizon, un enfant ne s’encombre pas des choses de grands. Son innocence est notre sursis. »

Carillon-copie-690x458 [Source de l’image: Outside the Le Carillon in Paris  par Davide Del Giudice]