Pour qui a l'intelligence de l'angoisse comme moi, il est important de savoir observer la matière du déclin.

J'ai 32 ans. Je suis en famille en Espagne, on passe à table. Ma tante ressert de la tortilla, je dis non merci, je dois faire attention à ma ligne. Les assiettes se vident sans aucun commentaire. Têtes dans gaspacho. Assurément, le silence consent à ma rondeur.

Quand j'avais vingt ans, on me gavait. Si j'avais le malheur de cueillir nonchalamment une cerise, on m'enfournait illico une madeleine dans la bouche (les espagnols sont le dernier peuple sur terre à pratiquer assidûment l'art de la madeleine).

La peur de l'anorexie chez les jeunes filles entourait ma diète d'une solennité réconfortante. J'étais jeune, et le corps social des jeunes importe. L'assemblée familiale avait un droit de regard sur mon tour de cuisse.

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A une telle remarque sur mon poids, les espagnols auraient pouffé. Douze ans après, les mines se tournent vers la sardine, l'eau, le pain. Vous n'entendez pas que je suis en train d'exercer un acte de bravoure et de privation sur moi-même bande de chorizos ???

L'âge de l'insignifiance à ça de mesquin qu'il est brutal comme un coup de lapin, et irrévocable. Il n'y aura pas de retour en arrière. Aucune grand-mère ne vous attrapera plus les joues en faisant remarquer quelles mignonnes fossettes vous avez. Aucune personne d'ailleurs ne vous prendra plus dans ses bras, autrement que pour détacher votre 95B (80A, dans mon cas).

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Les rides ont remplacé les fossettes. Maminette est morte. Il faut faire un régime, ou faire un bébé.

Mais regardez-moi, en dedans, je suis toujours la même bon sang. J'ai toujours envie de pousser celui qui s'approche trop près de la piscine, de conter les hauts faits de l'aérophagie en gîte. J'ai toujours des humeurs de petite fille en salopette. Parfois, le soir, je suce mon pouce.

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Certes, ces dernières années, j'ai assimilé quelques fiers kilos d'indemnités chômages. Certes, j'ai loupé le virage nerveux de l'auto-préservation dans un Club-Med-Gym humide de banlieue. Certes, mes cheveux secs se sont blanchis comme paille au soleil de midi, sans l'aide de soins sophistiqués à 400 euros ("L'appauvrissement m'a vieilli", fera l'objet d'un autre article).

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Mais c'était pour faciliter la tâche à mes ex. Pensez à leur joie simple et honnête, au moment de la revoyure, quand ils pouvaient s'assurer de la magnificence de mon déclin. Comment leur refuser ce sentiment pur, qu'est le souhait d'ostracisation physique des ex amours de sa vie ?

J'observe. Je sais que dans dix ans, on me mettra des plombs noirs au lieu de plombs blancs pour soigner mes caries. Parce que ça coûte moins cher à la société et à quoi bon entretenir une machine qui s'enraye. Comme une vieille Peugeot grippée, j'irai klaxonner chez les meilleurs docteurs qui m'enverront dans les piscines municipales. Dans 15 ans, on ne remplacera pas mon os usé, on m'enverra le faire masser. On mettra des Sparadaps sur ma vanité.

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Pour l'instant, ouf, il ne s'agit que de cellulite. Géolocalisée qui plus est. La graisse de la trentenaire a ses adresses. Elle aime, pour bien se faire remarquer, se confiner dans les zones à fort potentiel humide. Près de l'aisselle, là où gisait antan un muscle appellé biceps, entre les cuisses là où un thigh gap insolent imposait son swag en 1998.

"Entre les cuisses là où un thigh gap insolent imposait son swag en 1998"

Ainsi, la promeneuse trentenaire qui pratique encore le plat en sauce, voit-elle son spectre de déambulation se réduire. Toute promenade estivale devient passablement douloureuse et hautement culpabilisante. Le frotti-frotta des cuisses, pour le dire scientifiquement, cause une irritation rouge à tendance kystique, dont le seul remède efficace est un grotesque cycliste noir.

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Voilà, j'ai trente deux ans et je mets un cycliste noir sous mes jupes. Celui-là, en plus différent :

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M'est avis que la vraie leçon d'humilité passe par la trivialité d'un corps en cycliste. Le temps qui passe n'est que nostalgie. Le temps qui marque est philosophie.