Il a troqué, le temps d'un été, le ciel gris de sa Normandie pour le sud de l'Espagne. Lui, le Beauf national, ose tout, jusqu'au faîte du grotesque. Et les nuits andalouses lui en savent gré. Récit.

La Herradura, au cœur du mois d'aout.

Déployée le long de la plage, la station balnéaire s'avance sur la Méditerranée.

Depuis la plage, il suffit de traverser le paseo pour gagner le Bacuba. Décorum tropical, toit de paille, terrasse intérieure à ciel ouvert, le troquet a tout d'une paillote. Ici, on dira plutôt chiringuito, surnom donné à tout bar & restaurant de bord de mer. Les soirs de semaine au Bacuba, les tubes de l'été sont joués pour une clientèle éparse. Car en Andalousie cette année, comme ailleurs en Espagne, les secousses de la crise sont éprouvées. Si nombre d'Espagnols mégotent leurs dépenses d'été, d'autres vacanciers, quant à eux, semblent encore épargnés par les difficultés liées à la conjoncture.

Force est de constater, au Bacuba, la prédominance des langues germaniques et du type européen du nord. Ici, une fratrie teutonne s'enquille une énième série de cervezas Alhambra, remplaçant cahin-caha le doppelbock resté en Bavière. Au bar, une famille de Danois se la cogne au chupito rhum & miel. Comme pour préserver l'ambiance ibérique, des autochtones braillent, à tout propos. Dans un coin de pénombre, quelques branchés d'Anglais snobent leurs prochains derrière un mojito.

Remember!

C'est le thème de la soirée. A en juger par les titres rétros dans les enceintes, ce Remember!, lancé comme un ordre, appelle à la nostalgie. De quoi ? De quand ? Pas évident de trancher, lorsqu'un Michael Jackson précède un Scott Mckenzie, que succède une Macarena, elle-même introduisant un Travolta bien senti. Le service donne d'ailleurs le ton : au carrefour du hippie, du disco et du n'importe quoi, les accoutrements évoquent moins une mode de la seconde moitié du siècle dernier qu'un Burning Man invité au carnaval de Rio. Les plumes en moins. Là, tout n'est qu'extravagance et perruque rose, poncho, pattes d'eph, grosses lunettes et fleurs dans les cheveux. Décor planté.

Quid du frenchie ?

Il est reconnaissable entre mille. Pour sa chemise G-star, fièrement déboutonnée. Pour sa barbe rase, scrupuleusement taillée en collier. Pour ses deux potes qui, à son image, arborent pantacourt et tongs en toute occasion. Comme l'un d'entre eux, il s'élance sur la piste de danse, sans désemparer le sac plastique qu'il tient jalousement d'une main. Sur ce sac au contenu mystérieux, figure, comme l'emblème d'un patriotisme triomphal, le blason jaune, frappé en lettres étincelantes du rugissant slogan : « GIFI, des idées de génie ! ».

La boule à facettes, au plafond, miroite dans les cheveux gominés du Français. Inlassable kéké devant l'Éternel, il esquisse, coup sur coup, d'invraisemblables mouvements de danse, avec une assurance à toute épreuve. Dans un dessein on ne peut plus apparent, il parade ainsi, tout en se rapprochant de la Belle. Elle s'appelle Victoria. La trentaine à peine discernable, Victoria est de dix ans l'ainée de notre fringant compatriote. C'est non sans peine qu'elle lui glisse au nez, se dérobe à ses avances inespérées.

Scénariste pour séries, la Madrilène est écrivaine à ses heures. Infatigable danseuse, elle fait valser ses cheveux noirs, libres de tout artifice, et courber son corps parfait. Une sorte de gêne flattée se devine, dans ses yeux mutins, quand il la prend par la main. De l'amusement aussi. Mais elle finit, de guerre lasse, par s'assoir à sa table, avec les siens. Lui n'a pas dit son dernier mot.

Brusquement il s'éclipse avec un acolyte derrière le comptoir. La nuit est déjà bien entamée, et le bar, presque plein. Quelques minutes, une clope et un YMCA plus tard, une ubuesque apparition provoque l'avalanche de rires et d'applaudissements, l'orage de clameurs et de sifflets. Car voilà les Français qui se dévoilent – et avec eux le mystère du sac Gifi. Tous deux n'ont rien revêtu d’autre que le mankini, ce fameux string à bretelles fluo, popularisé par quelque antihéros d'un film de Sasha Cohen.

Attachées aux hanches, des pancartes immobilières tiennent lieu de pagne, couvrant fesses et entrejambe. « Se Alquila » (à louer), affichent-elles. De racoleuses notifications y sont noircies dans la langue de Cervantès : « Para mujeres calientes », « Frances, muy Bonito », « Para la noche o la vida ». L'attraction nouvelle fait sensation. Beaucoup veulent leur photo aux côtés des rigolos. Le Bacuba est plein.

Vendeurs de rêve

« On nous appelle les VDR. Les Vendeurs De Rêve », crâne le gus, en faisant les présentations. Lui, c'est Gaylord, et son copain, Anthony. Demain ils regagnent, en voiture, les pluies de leur Normandie. Si l'établissement bat, cette nuit, des records de fréquentation, ce n'est pas un hasard. Réputées pour leurs « prestations » burlesques, ces « vedettes » des nuits andalouses entendent « mettre le feu ». La veille de leur départ, l'année passée, ils avaient « tous fini à poil sur le bar, les femmes étaient folles ». Et de porter, cette année, « très haut les couleurs de la Nation ». A n'en pas douter, la France ne leur en sera jamais assez reconnaissante.

Le Bacuba semble oublier Remember!, quand tonnent les premières notes de Seven Nation Army. Le tube des White Stripes, ode aux beuveries des temps nouveaux, a tôt fait de jucher Gaylord debout sur une chaise. Bière Coronita brandie d'une main, l'hymne fédérateur est repris à tue-tête. « Poh, poloh, poh, poh, poh...poh », s'égosille le jeune homme stringué jusqu'aux épaules, de concert avec la cohue. Le rock initial de la chanson est enseveli sous une génération de mugissements avinés. Tellement ravalée au rang de paillarde, Jack White gagne à renier, une fois pour toutes, sa création.

Conte de fée

Quelquefois une main curieuse, subrepticement s'amuse à soulever le cache-fesses en carton d'un des garçons. La fête bat son plein quand, stupeur!, une irrationnelle vision fait s'effondrer les acquis sociologiques, voler en éclat toute théorie de la distinction. Le conte de fées qui se joue ferait pâlir Cendrillon, bondir notre François Cluzet tétraplégique : Gaylord et Victoria, goulûment, se roulent des pelles.

Le baiser n'a malheureusement pas changé le premier en prince élégant. Et, à l'inverse d'une romance fabuleuse, la scène émeut moins qu'elle n’agace.

On voudrait crier à l'indécence, devant le spectacle, ahurissant, du Beauf qui chope la Belle. A l'injustice même. Car les caboches se remplissent de questions bien légitimes. Pourquoi lui, l'inélégant, le balourd, le blaireau ? Pourquoi pas vous, gandin pointu que vous êtes, autrement plus apte, a priori, à remplir les critères de l'intéressée ? Le paramètre « vacances » est peut-être en cause : ces dames tomberaient-elles en été leurs exigences comme elles tombent le haut du maillot ? Explication surement réductrice, n'ayant vocation qu'à vous dédouaner de votre propre déconvenue.

Refluent alors ces mots du bon vieux Churchill : « Tout le monde savait que c'était impossible. Il est arrivé un jour un imbécile qui ne le savait pas, et qui l'a fait. ». Le Beauf, lui aussi, ignorant jusqu'à sa beauferie, se joue de l'inaccessible, et, irréductible, va décrocher la lune en string fluo.

Par M.L.B