C'est lisse de l'extérieur, le fer forgé. Chez moi désormais, mon ami aventurier, tu trouverais si tu passais, des rangements à la bonne mesure et une mezzanine. Un Bonsaï Ficus et des rideaux dits tentures. Si je te servais des pâtes italiennes ramenées de Turin, tu choisirais un puissant rouge de Toscane, contre un Prosecco de Montello. Une musique latine échappée d’un iphone chromé, accompagnerait nos retrouvailles.

Tu verrais que sur mes chemises soyeuses du matin, le pli se fait rare. Quand je pars travailler, cheveux attachés, pimpante nageuse du mardi soir, je m’en vais en rythme et en cadence. Le bruit de mes talons entonne la musique du jour, les portes claquent comme des barrières qui tombent, les bruits de vie fusent, stridents compagnons. A la fin du refrain, je m’accorde un verre de vin.

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Quand il m’arrive d’être étourdie, j’étudie la phrase du père : « C’est normal de travailler, c’est la vie ». Je te dis pas que, parfois, je n’entends pas d’autres sirènes.

Rassure-toi, je ne suis pas aussi sage que mon double social. A la maison, je sautille, je me cache. Quelques singeries capricieuses échappent aux normes du monde et j’ai alors la sensation de duper mes chaperons.

A l’heure des sonneries, clairement, je traque les dérapages. Les flèches de bonnes vannes sont dans mon sac, prêtes à servir, si un ami passait. Je ne vais pas te mentir, ils passent moins.

Tu me verrais me saisir de mes nouvelles coquetteries ! Etre belle à mon âge, c’est mettre des épaulettes. Fini les jupettes de punkette. La structure m’étend et je m’envole. Je ne frissonne plus aux directions des hommes. Ils apparaissent translucides, la nuit. Je cultive une rêverie à deux, et pourquoi pas, à trois. Des impressions de Pologne.

C’est désolant de l’extérieur cette conformité. Mais à l'intérieur, pardon, quel panache ! Si tu pouvais voir ce que le ventre de l’amour revêt comme tissus et coussins et étoffes et cotonnades. Le tout frappé de tapisseries modernes et de vaisseliers Mado alléchants. Sous la couette, du moelleux, mon cher ! Et je dirais même, sans craindre ta nausée, du moelleux mordoré. Ne me lance pas sur la bouffe. Les crevettes font la fête sur des crêtes d’aioli, les aubergines sucrées se saucent au soja...

C’est insolent cette sécurité clinquante ! Si tu t’approchais de mon nid-rasoir, je suis sûre quand même que tu y poserais ta main. Et cette paluche pleine d’épis, je l’apprivoiserais. Je tirerais vers moi ton bras, tes pieds, ton corps tout entier, et tes souliers feraient un bruit d’enfer en tombant sur mon toit.

Lovés dans ce terrier, tu m’écouterais raconter l'enfance. On était petits, mon Dieu, qu’on était petits. Si petits, qu’on pouvait tenir à deux sur une balançoire. Tu te rappelles quand tu es venu dans la cour, près de la fontaine, avec ton baiser d’homme ? Tu te rappelles que tu grognais toujours en cours d'anglais, en parlant de biais ?

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Je sais que tu ne ferais pas long feu ici. Qu’avec la répétition, point de sédition. Que l’ardeur répond à l’exigence, et à l’impertinence. Je sais que dans tes yeux naviguera toujours le voile du doute, et que ce doute te met sur la route.

Mais ne souffres-tu pas de ne pas te poser ? Tu t’es trouvé un bout de soleil, mais après ?

Si je pose ma main sur ton front énervé, et si je crois souffler sur tes suées du soir, c’est que je n’ai pas trouvé mieux pour me rassurer. Mettre tout le monde au chaud. Préparer l’hiver, comme dans les contes de loups. Et si nous n’étions pas prêts ? Et si le jour venu, nous refusions de mourir ? Qui pour prendre notre main et sécher notre front ?

Je t’envoie cette image de ballerine assise sur son tapis à poils longs, et je salue tes aventures. Tu es ce vieil ami, ce souvenir, qui arpente l’abstraction. J’en suis venue à t’imaginer muni d'un bâton.