Celui d’hier ne m’a pas assez froissé. C’est le pli qui compte. Tu comprends ?

Ça ne veut pas forcément dire que c’est le plus important. Mais c’est quand même l’essentiel. Le pli.   Le pli du drap. Après chaque lutte sensuelle je scrute, cherche, défroisse. Le plus beau, le plus fort, le plus brut. J’immortalise. Je contraste, compare. Dans le bus, à la pause, en marchant. Le verdict tombe à la même heure que la nuit. Avant de changer les draps, de repartir sur une base lisse.   L’impression finit dans la boîte. Au-dessous de la table de nuit en bois verni.   Parfois je suis nostalgique. D’un pli, pas d’un amant. Ou alors d’un soupirant qui a bien chiffonné. Parfois même j’arrive à les regretter. C’est l’émotion du réveil qui me revient souvent.   Je fais durer le plaisir en quelque sorte. Comme la découverte du lendemain qui ,finalement, est la plus forte.   Lorsqu’ils se croisent... À ce moment-là, ça me touche le plus. Ça sent la vie. C’est le mouvement qui s’ancre sur les draps blancs.   Je me souviens de chaque douceur échangée dedans. Ce pli, par exemple, c’était pour son regard attendrissant. Celui qui le recoupe presque à la perpendiculaire, c’était pour ses bras qui m’ont amenée à lui, doucement.   Je garde quelque chose d’eux. Des recoins de leur amour. Aucun n’est similaire. Chacun est unique. Certains sont insaisissables, tout comme leurs inconnus qui m’ont brièvement désirée.   Quand il y en a trop, je sens que c’est mon cœur qui va être froissé. Alors j’efface les traces. Je repasse sur ces oiseaux de passage.   Avec le temps, j’arrive à lire dans les plis du drap. J’y vois la fougue et la tendresse. L’impatience et l’égoïsme. Je choisis un mot que j’écris derrière la photo et si je les revois, je confirme mon hypothèse.   Puis, il n’y a pas de routine dans les plis. Il y a toujours de la surprise bien que ce soit souvent les mêmes amants que je croise dans mon lit. Quand je suis seule. J’ai besoin d’ouvrir la boîte. De fouiller, de me rappeler. Ça nourrit mon envie. J’espère que quand ce sera le bon il sera tout aussi charmé par ma passion.   C’est le plus beau dans tout ces beaux draps : je retiens les replis de ces histoires. Je redessine les contours du plaisir partagé. Je collectionne les draps de ces amours entremêlés.   Photo René Bui