Par Esther.

Esther bosse, parce que c’est une femme active à qui sa maman pas active avait dit : tu vas devoir travailler et aussi être femme au foyer comme moi, les deux à la fois, c’est ça une femme moderne, c’est comme un liquide vaisselle tout en un. C’est ce qu’on appelle, dans le jargon « destin des enfants à prendre en main », une prémonition PEC (comme Pec le citron).

Gudule (pour vous situer les choses vous qui débarquez, Gudule c’est sa moitié), et bien Gudule l’appelle sur son portable Samsung de chantier et hurle de sa voix subtile : « Bah t’écris plus pour People are strange ? Tu te prends pour une businesswoman ? T’as plus le temps ». Il a raison Gudule, c’est trop nul, on va quand même pas les lâcher vu que leur site est chouette et même mauvais genre comme elle aime.

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Alors pour remercier Gudule de cette prise de conscience, Esther va vous raconter l’histoire des gens qui recommencent leur vie. C’est Gudule qui la lui a racontée dimanche. Tandis qu’ils marchaient, lui en veste en tweed, et elle en sweat Snoop Dog (qui donne l’air féroce et pas endimanché du tout).

Le dialogue se présente comme suit :

Gudule : Tu sais Valentine et Jérémy ?

Esther : Non je sais pas (comme c’est l’oral, elle retire l’outil de négation, elle se permet)

Gudule : Mais si tu sais, le couple qu’on croise chez Prune et Coussin !

Esther : Ah voui ! Ceux qu’ont un gosse qui a l’âge du tien ? (cf : Esther est incapable d’être mère pour des raisons que nous tairons pour l’instant)

Gudule : Ouais, 12-13 ans. Tu sais, cet été, le jour de…

Esther : ...le jour où, atteinte au plus profond de mon être par un rhume, j’ai renoncé à t’accompagner au tea-time-galette-des-rois de l’été[i] organisé par Prune et Coussin ?

Gudule : Oui voilà ! (Il a vraiment l’air content qu’Esther s’en souvienne mais il va vite déchanter)

Esther : Tu veux donc parler encore une fois du jour où tu n’as même pas été foutu de me rapporter une part pleine de frangipane ?

Gudule : Oui le jour où...

Esther : ...le jour où, PAR TA FAUTE, je n’ai pas eu la fève ?

Gudule : En même temps, tu n’étais pas sûre de l’avoir tu sais, et tu l’avais déjà eu en janvier alors,

Esther : ...

Gudule : Et bien je me souviens de l’aprem galette, je vois Valentine, je lui demande si ça va, ça va elle répond. Après je discute avec Jérémy et l’ami sculpteur de Coussin, tu sais, celui que tu trouves mignon là. Enfin tout se passe bien, et leur fils Oscar (En fait Gudule n’a aucune mémoire et pas beaucoup plus de respect pour le genre humain, donc Oscar s’appelle en réalité Octave ce qui n’a rien à voir) me montre un manga qu’il lit, avec des battle de chefs cuisiniers.

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Esther : C’est long à démarrer quand même.

Gudule : Et ben hier, je recroise Prune, je demande alors ça va Valentine et Jérémy ?

Et là Gudule marque un temps. Mais c’est pas pour le suspense. C’est juste parce qu’il est troublé.

Un matin, a raconté Prune, Valentine se réveille après avoir, la veille, rappelé à Octave de penser à mettre son livre de physique dans son sac, et avoir embrassé son mari sur la bouche avant de s’endormir profondément.

Sauf qu’elle s'est réveillée toute seule.

C’était il y a six mois.

Esther ne pense plus à la frangipane tout à coup. Elle se rappelle son papa qui part plusieurs jours après avoir gueulé si fort qu’elle doit dormir avec sa maman qui pleure toute la journée dans son lit tellement la douleur est profonde. Et le papa finit toujours par revenir. Elle pense à son ami dont le père est parti les laissant un matin, lui, ses deux sœurs, leur mère. Il a dit : « je vous laisse, marre de cette vie ». Ou quelque chose d’approchant.

Mais là il y autre chose qui fait peur. L'absence d'explication. Aucun papier ou carte de crédit, aucune affaire personnelle emportée. Jérémy s’est évaporé. La police ne peut rien faire. On peut juste dire : monsieur les flics, mon mari s’est barré ! Six mois, c’est long. Pas un message, pas une explication. Un grand silence, personne pour savoir ce qu'il s’est passé. Au début, pas même de méchants ragots « ça devait arriver », « on sentait bien qu’ils n'étaient pas fait l’un pour l’autre », ou « et pourquoi pas le Brésil ? ».

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Et puis après le début, des scénarios qui s’élaborent : et s’il lui était arrivé malheur ? Du chantage ? Quelque chose à cacher ?

Esther repense à ces histoires après le 11 septembre, de gens qui ne se sont pas déclarés vivants et qu’on a retrouvé des années plus tard, au large d’un océan très agité, un nouveau nom et un nouvel ami au bras.

Elle repense à ces résolutions de début d’année, à ces expressions : nouveaux départs, reprendre sa vie en main, repartir à zéro.

Souvent, on se cantonne à deux trois cours de yoga pour se donner bonne conscience, à dire qu’en 2019 on arrêtera de fumer, prétendre que cette année, on arrête de coller-serrer la grand-mère devant nous pour éviter le type de WWF. On devient un être qui pense plus aux autres, moins à son salaire, qui consomme moins, qui prend le temps de lire et d’appeler sa mère.

Jérémy a trouvé une façon bien à lui, plus radicale, de repartir. Et d'ouvrir un grand vide.

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Gudule et Esther sont vraiment moins gais. Esther en voudrait presque à Gudule de lui sabrer son dimanche.

Ils ne peuvent penser qu'à ça. Qu’à ces hommes et ces femmes, partout dans le monde entier, qui disparaissent chaque année. Un mauvais thriller, une très bonne accroche de roman. Un album sans image, triste, un album d’êtres qu’on ne connait pas, qui construisent une histoire sans tonalité, et dont on n’est pas certain de vouloir connaître la fin.

Sur ce, puisque janvier est presque encore là, bonne année !

[i] Parce qu’il y a des gens qui ont compris que fêter les rois en juillet c’est bien aussi vu que la frangine c’est trop bon et qu’on en trouve toute l’année.