Du 1er février au 11 mars se tiendra en l'excellente Galerie Martel l'exposition Daniel Clowes, artiste cartoonist aussi discret en Europe qu'il est adulé aux États-Unis.

Joli fief parisien de la Bédé indépendante, la galerie Martel a déjà accueilli entre ses murs les œuvres de pointures tels que Brecht Evens, Charles Burns ou encore le regretté Fred, c'est donc au tour du natif de Chicago de présenter un foisonnant et varié pot pourri de sa riche et tumultueuse carrière.

Foin de bios interminables, soyons concis et net comme le trait de l'intéressé, précisons juste qu'il délaissa vite les grand lacs de l'Illinois pour intégrer un peu par défaut une école d'art new-yorkaise.

En pleine période conceptuelle de l'art (fin des années 70) l'établissement le dégouta de l'intelligentsia névrosée et suiveuse américaine, mais lui permit en parodiant cette dernière dans le comic "Eightball" de tremper sa plume dans la profession.

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Il trouva réellement sa voie dans le roman graphique, en entrecoupant néanmoins ses sorties par quelques collaborations aux adaptations cinématographiques de ses bandes dessinées.

Clowes représente quasiment toujours ses héros comme des personnages quelconques, discrets et admirablement médiocres tant par leurs physiques que leurs modus vivendi.

Prenons pour exemple Wilson sorti en 2010, qui jouira d'une adaptation cinématographique courant 2017 avec l'excellent Woody Harrelson dans le rôle-titre. Ce dernier aura d'ailleurs un vrai challenge à proposer à sa tronche de psychopathe sous poppers puisqu'à contrario Wilson brille par son absence de réaction devant les quelques situations critiques auxquelles il est confronté. C'est la grande force de Clowes et l'essence même de ses histoires douces-amères, celle de donner l'expression d'une taupe morte à ses personnages en toutes circonstances, taupe qui creuse des galeries au hasard de sa vie à condition de s'enfoncer de plus en plus dans la terre.

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Son trait est également très singulier, sans pour autant emprunter au lignes claires chères à Hergé, il est léger mais le style, surtout sur ses premiers travaux, peut s'avérer changeant au fil des pages. Ainsi toujours dans Wilson (qui n'est pas du tout mon préféré comme vous l'avez remarqué), on passe d'une représentation parfois naïve à quelque chose de plus élaboré en tournant la page. Ceci a pour résultat de vous mettre un petit taquet derrière la rétine, de vous alerter inconsciemment d'un événement à venir, d'un changement imminent ou tout simplement d'un aparté.

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Côté histoire, c'est pas Benny Hill, ça se fend pas la poire. Certes il y avait beaucoup d'humour dans le comic eightball, noir et grinçant comme une prothèse de hanche de Dick Rivers, mais les romans graphiques délaissent la gaudriole pour des considérations plus existentielles, dans Wilson (que j'aime bien, hein !) ou encore Mr Wonderful la crise de fou rire laisse carrément la place à la crise de la quarantaine. Cependant le comique de situation au sens propre s'insinue toujours partout au fil des pages, on a ce petit rire gêné, un peu retenu, celui de la compassion bienveillante que l'on peut avoir pour ces personnages lunaires, un peu paumés voire dépassés.

Les héros de Clowes ne sont pas des anti-héros mais plutôt des "phobohéros", quand l'anti-héros plonge malgré lui corps et âmes dans l'aventure qui lui échoit, prenant ses responsabilités, les protagonistes du dessinateur essaient quant à eux avant tout d'échapper aux péripéties pour mieux s'y replonger ensuite soit par erreur, soit par extrême obligation.

Clowes joue beaucoup sur l'identification par le lecteur, tablant sur le fait que tout le monde n'a pas une vie trépidante mais souvent accommodante (sauf les chroniqueurs de People Are Strange et leurs multiples épopées). Il ne le met pas à la place du personnage mais soigne suffisamment le climat de ses histoires pour que le bouquineur se reconnaisse dans l'environnement du récit et de fait pénètre totalement dans la bande-dessinée (en s'essuyant les pieds avant si possible). Et c'est brillant.

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Et lorsqu'il s'éloigne des sentiers battus pour des sphères plus fantastiques, il emploie volontairement une science-fiction datée, presque poussiéreuse comme un rayon de la mort en forme de vieux jouet (dans le "rayon de la mort"...d'où le titre savamment trouvé) ou encore une machine à remonter le temps dans "Patience" son très réussi dernier livre. Il banalise le fabuleux, le met au niveau.

Seul O.Bd.N.I. de sa bédégraphie, le lynchien "comme un gant de velours pris dans la fonte" se démarque en scellant la fin de sa période comic (et comique du coup) pure en plongeant sans protection dans la psyché sexuelle de l'auteur avec une galerie de personnages digne d'un Total Recall sous acide.

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Dernière petite anecdote, en pérégrinant sur les moteurs de recherche et en découvrant les quelques pochettes d'albums (musicaux) qu'il a faites, on se rend d'une petite particularité c'est qu'absolument toutes présentes des personnages... qui transpirent.

photo goddman

Je pense avoir percé à jour les problèmes de sudations cachées de l'auteur. C'est beau le journalisme d'investigation.