Les gosses de la génération Y sont maintenant grands : ils ont des professions, des situations, des business plans. Quelques uns, pourtant, glissent à travers les mailles du filet, se faufilent, se tortillent. Ils n'ont qu'une idée en tête : créer. Ils sculptent, peignent, dessinent, écrivent, coupent, collent ou graffent. Ils travaillent le jour, créent la nuit, ou inversement. Ils ont souvent des doubles vies. Le régime d'intermittent n'existe pas pour eux. Qui sont ces artistes et par quoi sont-ils/elles obsédé-e-s ? Que signifie « gagner sa vie » quand on produit de l'art ? Comment articuler les espaces-temps entre création, survie alimentaire et vie personnelle ?

8 questions, 8 artistes : lecteur, lectrice, ce sera ton feuilleton.

Vivre artiste # 1

Stéphanie Argentier

1. Qu'est-ce que tu réponds quand on te demande ce que tu fais dans la vie ?

En général, je ne réponds pas artiste en premier. C'est quelque chose que j'aborde quand je suis en confiance, avec des interlocuteurs qui me semblent avoir une ouverture et un intérêt à ça. Je me protège, je n'ai pas envie de perdre d'énergie à justifier le fait que je n'en vis pas et que ce n'est pas grave. Je trouve cela humiliant parfois. Je n'utilise pas beaucoup le mot artiste qui est un peu galvaudé, il me semble. Je parle plutôt de ma pratique : je dis que je produis des installations de grande dimension avec un médium particulier, le papier mâché. C'est un médium issu de la culture populaire, qui peut être pris à la rigolade. Moi, je l'assume très bien, c'est un peu la continuité de ce que je faisais en street art, avec le collage. J'ai commencé en 1998 à faire du tag avec un pote. J'habitais à Toulouse qui était la Mecque du graffiti à l'époque ! Après, je me suis mise à faire des aplats de couleurs avec des symboles. Et suite à un voyage au Mexique, j'ai commencé les grandes installations en papier mâché.

2. A quel moment ton identification en tant qu'artiste s'est-elle faite ?

Il y a un peu plus d'un an, à l'occasion d'un événement triste : j'ai perdu mon père. Je venais d'être maman. J'ai vécu un condensé de la puissance de la vie : c'était une expérience triste et grandiose à la fois qui m'a fait réaliser que je m'empêchais de faire certaines choses, que c'était ma propre cage mental qui me freinait. Il ne tenait qu'à moi de décider de faire ce truc dont j'avais tellement envie, peu importe ce que les autres en pensaient. Le mur est tombé à ce moment-là.

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3. Choisis trois à cinq mots pour décrire ton travail artistique.

* Volume * C'est un peu différent de « sculpture », parce que j'utilise des matériaux souples. C'est ce qu'on appelle la soft sculpture.

* Symboles * Ce sont des symboles qui font écho à la mémoire photographique de celui qui regarde. J'aime fonctionner par association d'idées, un peu comme le rêve.

* Pop * Pour le côté chatoyant et joyeux de l'art. On est loin de l'artiste maudit, on est plus dans quelque chose de jaillissant, qui ne veut pas cacher de sens. C'est très facile pour qui que ce soit même quelqu'un qui ne possède pas de codes préétablis, de s'emparer de ça et de ressentir ou de comprendre. Même si l'interprétation reste variable d'un intériorité à l'autre.

Après, il y aura d'autres mots quand ma pratique évoluera. Il y aura « espace public », « ville récréative », j'espère.

4. Comment est-ce que tu nourris ta créativité ?

Les premières études que j'ai choisies, c'était les sciences humaines, et précisément ce qui m'a passionné c'était la sociologie et l'anthropologie. Au delà de la matière, il y a eu des rencontres sublimes avec des profs riches de connaissances. L'amour de fouiller un mot, d'aller chercher dans les livres me vient de cette époque. Et puis j'utilise mes rêves. Je puise une bribe de rêve et je vais fouiller, gratter dans des livres, sur Internet.

Le yoga et la méditation nourrissent aussi ma créativité. L'exercice est de faire la distinction entre l'être profond et le mental. Le mental est une puissance qui bouffe souvent tout l'espace. La méditation permet de s'éloigner de ce foisonnement de pensées qui éteint parfois la créativité et l'imaginaire. Faire le vide crée une respiration qui, pour moi, est bénéfique à la création.

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5. Comment est-ce que ton travail artistique te nourrit (dans tous les sens du terme) ?

Sur le plan matériel, ce que m'apporte mon travail artistique est un peu dérisoire. Depuis deux mois, j'ai un statut officiel à la maison des artistes parce que je commence à avoir des contrats. Après, je pense qu'on ne s'engage pas là dedans pour ça. On s'engage parce qu'il y a un élan, une aspiration qui est impossible à raisonner. Si c'est l'aspect lucratif qui t'attire, tu choisis autre chose. J'ai essayé pendant de nombreuses années d'avoir une vie professionnelle (j'étais ostéopathe), mais ça m'occupait tellement que je n'avais plus le temps ni la disponibilité mentale de produire quoi que ce soit de créatif. Et ça, c'était invivable. Je ne pouvais pas trouver de joie profonde. Par conditionnement, j'ai séparé ma vie professionnelle et ma pratique artistique : j'étais ostéopathe dans les beaux quartiers et je faisais du street art ! Donc, je voulais absolument pas qu'il y ait d'interpénétrations. Mais j'ai souffert de cette scission. Aujourd'hui, si je reprends une activité d'ostéopathe, je ne cacherai plus mon activité créative. Ce n'est pas cohérent avec ce que je suis. Mais c'est un nouveau chantier, une autre manière de penser les choses. Je ne sais pas encore exactement comment je vais articuler les deux.

6. Quels espaces et quels temps est-ce que tu as/prends pour ton travail artistique ?

Je pense que je suis insupportable à vivre avec mes volumes à la maison ! J'essaie de faire ça sur des temps courts. Mais je produis de plus en plus gros. J'essaie aussi de faire des installations in situ : je travaille sur des morceaux chez moi, puis je les assemble sur place. Malheureusement, il est fréquent que je détruise mes œuvres parce qu'elles sont instockables. En même temps, moi qui viens du street art, je suis habituée au côté éphémère. C'est le jeu. Pour l'instant, je ne me pose pas la question de l'atelier. Je travaille tous les jours quand ma fille dort : pendant la sieste ou la nuit.

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7. Quelles sont tes obsessions artistiques ?

La bouche est une obsession artistique. Je pense que j'ai envie d'entendre ce que l'inconscient a à dire. Ce qui est caché, hors champs, hors cadre me fascine. Qu'est-ce qui se passe derrière le corps, le vernis, derrière ce qu'on présente ? Il y a beaucoup de beauté dans l'accidentel, l'involontaire, le maladroit.

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8. Parle moi de ton dernier projet / de ta dernière création.

Mon dernier projet s'appelle cosmos. C'est un projet de 2016, que j'ai recréé dans des dimensions plus modestes (1,50m par 1m). Au départ, l'intention était d'évoquer le calme intérieur et j'étais partie de l'image de l’œuf. La forme a muté vers une tête ovoïde, blanche, sans visage, ouverte de part en part. Elle peut être traversée par la lumière et on distingue la forme des oreilles. C'est une tête réceptrice. L'intérieur est noir avec des étoiles colorées et surtout : il y a une balançoire accrochée. Les étoiles évoquent la connexion à une immensité qui nous dépasse et la balançoire, c'est le temps suspendu. Cette installation a été proposée pour la première fois à Nîmes, dans un quartier dit compliqué, marqué par des conditions sociales difficiles. Elle suggère la possibilité de trouver un apaisement qui ne nécessite pas de moyen particulier. Cet espace de tranquillité en chacun est bénéfique au mieux-être.

Son site : https://www.stephanieargentier.com