Par Anna Rios-Bordes

La tentation du "pouce en haut - pouce en bas" est grande à chaque saisonnalité allenienne.

Le cinéaste de la rencontre amoureuse à l'incipit jazzy, offre depuis dix ans une production si régulière en quantité, et irrégulière en qualité, que sauter d'avis en avis est désormais une bonne manière de l'apprécier.

Pour citer quelques exemples parmi ses dernières créations, L'homme irrationnel désarmait d'ingéniosité scénaristique, tandis que Magic in the Moonlight s'ennuyait gentiment sur la French Riviera. Blue Jasmine électrisait la bipolarité d'est en ouest, tandis que To Rome with love écoulait mollement les gimmicks d'une cinématographie bien rodée.

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Aujourd'hui, suivre Woody Allen, c'est être confronté à l'exercice du goût dans sa forme triviale : j'aime, je n'aime pas ; j'achète, je passe. L'aimer, c'est le choisir. C'est se tenir devant un large buffet aux mets plus ou moins alléchants, éclairé d'un laid clignotant.

Je suis rassasiée de Woody Allen. Ce qui équivaut, pour quelqu'un qui a vu trente fois Hanna et ses soeurs et pleuré à genoux les mains au ciel devant Manhattan, à une punition du genre châtiment. Je voudrais l'aimer encore, davantage, différemment, mais je suis pleine.

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J'entends les arguments de ses défenseurs boulimiques. Je les entends d'autant mieux, qu'il n'y a pas si longtemps je partageais encore leur appétence. "Il crée tellement qu'on peut lui pardonner quelques faiblesses" ; "Il a réalisé presque autant de films qu'Hitchtcock" ; "L'expression artistique est un entraînement : plus un peintre peint, plus il progresse" ; "A son âge, vivre le trépignement du tâtonnement, quel exploit !…".

Je crois en réalité que la légitimation par le nombre déresponsabilise le créateur. L'idée qu'il appartiendrait au public de trier l'oeuvre, l'artiste offrant des options, me semble un contre-sens. Chaque film est une oeuvre accomplie qui doit être jugée comme telle.

"Je crois en réalité que la légitimation par le nombre déresponsabilise le créateur ".

Quant à la piste d'une virtuosité sporadique "régénératrice", j'ai des doutes. Sur le long cours, j'observe plutôt un déclin. Je n'ai trouvé aucune trace, dans son dernier film, d'une quelconque virtuosité.

To Rome with love, aussi anecdotique fût-il, offrait au moins une saillie de génie : l'idée d'une douche sur la scène d'un opéra, facilitant la tâche d'un ténor qui ne chante que sous la douche…

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Il n'y a pas grand chose à retenir de Café Society, et je suis surprise de la si bonne critique qu'obtient le film. La vacuité de ce dernier opus, rivé dans un imaginaire suranné des années 30, tient d'un enjeu amoureux sitcomien platement dialogué, et de la gratuité d'une esthétique avide de faste. Si le pot pourri gangstérisme/romantisme/bronx fait d'ordinaire florès, il se trouve ici privé de son parfum d'espièglerie.

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Jesse Eisenberg abandonne sa si jolie fébrilité pour emprunter le jeu cardiaque d'Allen (les deux maladresses s'annulant), Kristen Stewart nous sort sans arrêt des années 30 avec son aura de punkette, Steve Carrell affiche une grimace crispée de puissant, et le sex-appeal d'une crevette sèche…

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Les scènes s'enchainent sans énergie, les personnages secondaires défilent, fringants absents. Ironiquement, dans ce qui se veut une critique de la futilité d'Hollywood, l'actrice de Gossip Girl Blake Lively fait montre de profondeur.

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La facilité d'exercer un cinéma où l'assurance d'un financement et d'un casting vedette tend à annihiler le risque n'est pas nouvelle chez Woody Allen. Mais le flot récent de ses productions a pris une allure mécanique qui ne laisse plus le temps à l'oeuvre de s'étendre, de s'aplanir dans le champ de la critique. Elle se déverse, se répète, s'use. S'autocannibalise.

Ainsi mon héros d'autrefois me fait l'impression d'un gaveur d'oies. Est-ce simplement qu'avec le temps la passion pour les grands s'estompe ? Pourtant, Eric Rohmer, autre grand capteur de l'affaire amoureuse, n'a cessé de me saisir pendant vingt ans et me fascine encore.

L'idée devenue embarrassante que Woody Allen est le témoin du monde tenace, vivace et coriace de la jeunesse, contribue également à l'impression de perte de lucidité. L'obsession pour le miroir des séductions possibles, miroir s'éloignant avec l'âge, le tient hors d'un champ de pertinence puissant : l'intime. Seule réalisation consacrée au troisième âge en dix ans, You Will Meet a Dark Stranger, insufflait cette pertinence.

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J'ai ressenti une gêne à Cannes cette année, lorsque le cinéaste septuagénaire a plaisanté sur sa mort prochaine, plaisanterie fétiche. Le rire du public était moins franc qu'auparavant, comme retenu par le réalisme du propos.

Woody Allen n'a-t-il plus de distance ? A-t-il le nez dans la copie ? A moins que ce ne soit moi qui ai le nez dans la mienne, et qu'au prochain épisode de sa longue filmographie, je ne change encore d'avis...