Les gosses de la génération Y sont maintenant grands : ils ont des professions, des situations, des business plans. Quelques uns, pourtant, glissent à travers les mailles du filet, se faufilent, se tortillent. Ils n'ont qu'une idée en tête : créer. Ils sculptent, peignent, dessinent, écrivent, coupent, collent ou graffent. Ils travaillent le jour, créent la nuit, ou inversement. Ils ont souvent des doubles vies. Le régime d'intermittent n'existe pas pour eux. Qui sont ces artistes et par quoi sont-ils/elles obsédé-e-s ? Que signifie « gagner sa vie » quand on produit de l'art ? Comment articuler les espaces-temps entre création, survie alimentaire et vie personnelle ?

8 questions, 8 artistes : lecteur, lectrice, c'est ton feuilleton.

Vivre artiste # 2

Tristan Perreton aka Der Kommissar aka Commando Koko

1. Qu'est-ce que tu réponds quand on te demande ce que tu fais dans la vie ?

Je réponds « je dessine et je fais de la musique ». C'est simple et c'est tout à fait moi : c'est ce que je fais de ma vie, tout le temps. Quand je dis ça, on me dit souvent « ah, vous êtes artiste ».

2. A quel moment ton identification en tant qu'artiste s'est-elle faite ?

Il y a plusieurs dates. En 2006, Jean-Luc Navette a organisé ma première expo personnelle dans sa galerie Viva Dolor. Moi, je n'avais exposé que sur les murs de la ville en faisant des affiches. Quand il m'a demandé de faire une expo, je ne savais absolument pas ce que j'allais pouvoir produire. Je n'ai pas pu m'empêcher de faire des affiches ! Des affiches de cinéma fictives. Légalement parlant, je suis devenu artiste en 2008. Une conseillère qui avait vu ce que je faisais m'a dit : ah ouais, c'est gore, vous voulez pas peindre des fleurs plutôt ? Alors, je me suis mis à mon compte plutôt que d'avoir à subir ce genre de remarque. C'est mon tempérament, je suis fier. Mais bon imagine ce que peut produire ce genre de réflexion sur quelqu'un qui n'est pas sûr de lui...

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3. Choisis trois à cinq mots pour décrire ton travail artistique.

* onirique * J'attache une énorme importance au rêve, à l'invisible et à tout ce qui peut me faire transgresser la réalité physique.

* cru * Parce qu'à une époque, dans mon travail il y avait pas mal de scènes sur la mort, la chair, le sang. Mais j'aime quand c'est suggéré. Dans l'image, il y a souvent une deuxième lecture parfois violente, mais je ne me vois pas peindre une scène de sexe avec des sexes apparents, je reste pudique.

* réaliste * Je suis très rigide graphiquement parlant. J'ai du mal à interpréter la réalité autrement que par des traits réalistes. Il y des gens qui font des travaux très lâchés, déconstruits. Moi j'en suis incapable. Je suis assez académique. Je n'ai fait que six mois de Beaux-Arts : ce qui m'a manqué là-bas c'est qu'il n'y avait aucun enseignement académique. Pour moi, on ne peut pas être artiste si on ne sait pas tenir un pinceau. Même si je sais qu'aujourd'hui cet argument est irrecevable.

* fantastique * ça c'est plus pour mon travail graphique et littéraire (j'ai écrit des nouvelles et des romans). J'aime bien partir de la réalité d'aujourd'hui avec une base socio-politique forte et l'aborder sous un prisme fantastique. Avec une histoire de fantôme, tu peux faire des raccourcis scénaristes par exemple, ça va t'amener vers d'autres choses. Et puis, je suis quelqu'un d'un peu mystique aussi, je crois à plusieurs lectures de la réalité. Pour moi, c'est important de dépasser le plan terrestre.

4. Comment est-ce que tu nourris ta créativité ?

Beaucoup de musique. Il n'y a pas une journée sans musique ! J'en ai besoin pour me concentrer. J'écoute de la musique dansante, répétitive, de la funk, de la house, de la musique africaine.

A une époque, il y avait le cinéma. Mais aujourd'hui, je ne trouve pas de choses qui m'intéressent. Je ne regarde pas de séries, et je pense que le cinéma s'est un peu déporté là dedans.

J'adore la science fiction, mais plus picturale que littéraire. Et sinon, je lis beaucoup d’ouvrages de références, sur l'histoire, la mythologie, la cosmologie. Je peux passer mes journées à lire des trucs là dessus. Dès qu'il y a des dieux et des déesses, je suis content.

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5. Comment est-ce que ton travail artistique te nourrit (dans tous les sens du terme) ?

J'ai une phrase qui résume un peu tout : « ventre vide, esprit plein ». Je me suis rendu compte que je suis beaucoup plus créatif quand je suis en danger financièrement parlant. Parce que je n'ai pas le choix. C'est la seule chose qui me nourrisse, même physiquement : faire la peinture, de la musique, le temps passe et je ne me rends plus compte de la temporalité. La seule fois où j'ai été salarié, ça a ruiné ma créativité. Aujourd'hui, je vis de mon travail artistique. C'est très précaire. Je ne sais pas de quoi demain sera fait, mais le soleil se lève toujours le matin. Et puis, je me contente de peu. J'ai pas de grosses dépenses, pas de voiture, pas d'enfants. Et je suis casanier : je pars seulement quand je suis invité.

6. Quels espaces et quels temps est-ce que tu as/prends pour ton travail artistique ?

Pour le temps, c'est tout le temps ! Si je fais une pause, je culpabilise. Avant, je vivais beaucoup la nuit. Maintenant, je vis encore un peu la nuit avec mon côté DJ, mais je me lève le matin. Je me donne des horaires. J'ai une autre phrase à la con : « Tous les matins, lundi matin ; tous les soirs, samedi soir ».

Depuis trois ans, j'ai mon atelier à Oullins. Je n'avais plus envie d'être dans un collectif identifié. Le seul truc que je fais en collectif, c'est les éditions A mort ! avec Claire Andlauer. Mais on est deux, on se connaît bien et on se complète. On fait des livres pop-up. Le dernier qu'on a réalisé, Space opera, est un hommage à la science-fiction. On a travaillé dessus pendant 6 mois.

La musique, par contre, c'est à la maison. Si j'avais mon matériel à l'atelier, je ne ferais que ça.

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7. Quelles sont tes obsessions artistiques ?

Ce qui me fascine vraiment c'est l'espace. On a un peu fait le tour de notre planète, en dehors des abysses, on connaît tout. Il n'y a plus trop de rêves, d'inconnu. Et moi j'ai besoin d'inconnu. J'aime la science fiction d'avant la conquête de l'espace : ils avaient encore plus d'imaginaire. J'adore les péplums, la mythologie, et ça, transposé dans l'espace, c'est mon truc ! Des gens en armures, avec des capes, au milieu des planètes, j'adore !

Il y a l'Afrique aussi. Dans la musique que j'écoute. Et certaines de mes peinture dans le style afro ont été repérées et j'ai eu des commandes : pour une série de cartes autour du coupé décalé par exemple, ou pour la présentation de collections d'un créateur africain. J'ai été en Afrique quand j'étais gamin, ça m'a vraiment marqué.

Sinon, la guerre, l'armée et la violence sont aussi des thèmes qui m'obsèdent.

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8. Parle moi de ton dernier projet / de ta dernière création.

Je vais parler d'un projet en cours parce que le passé est dernière moi. J'essaie de ne pas trop me retourner. J'ai une série de 12 peintures en projet. L'idée est de réinterpréter les livres d’heures du Moyen Âge, qui étaient des livres de prières où il y avait des représentations de la vie quotidienne de l'époque sous forme d'almanach en enluminures. Je vais faire 12 toiles sur le thème de la vie quotidienne au XXIe siècle sous un prisme médiéval avec les fausses perspectives, les petites erreurs. Je veux adapter ces scénettes de vieux manuscrits médiévaux à notre époque et retravailler cette façon de peindre les villes. J'aime bien les fausses architectures.

Ses sites : https://derkommissar.wordpress.com/ // http://editionsamort.com/