Les gosses de la génération Y sont maintenant grands : ils ont des professions, des situations, des business plans. Quelques uns, pourtant, glissent à travers les mailles du filet, se faufilent, se tortillent. Ils n'ont qu'une idée en tête : créer. Ils sculptent, peignent, dessinent, écrivent, coupent, collent ou graffent. Ils travaillent le jour, créent la nuit, ou inversement. Ils ont souvent des doubles vies. Le régime d'intermittent n'existe pas pour eux. Qui sont ces artistes et par quoi sont-ils/elles obsédé-e-s ? Que signifie « gagner sa vie » quand on produit de l'art ? Comment articuler les espaces-temps entre création, survie alimentaire et vie personnelle ?

8 questions, 8 artistes : lecteur, lectrice, c'est ton feuilleton.

Vivre artiste # 3

Laho

1. Qu'est-ce que tu réponds quand on te demande ce que tu fais dans la vie ?

Je dis que je fais du dessin. Souvent on me demande quel genre de dessin. Et là ça dépend à qui je m'adresse : si ce sont des gens qui sont dans le milieu, j'arrive à développer. Sinon j'ai du mal. C'est assez compliqué de dire ce que tu fais. Souvent les gens se demandent comment tu fais pour gagner ta vie. Sauf que gagner sa vie ça ne veut rien dire. Les niveaux de vie sont différents. Moi, je vis avec peu d'argent. Mais, les gens te renvoient leur peur à eux.

2. A quel moment ton identification en tant qu'artiste s'est-elle faite ?

Je crois que c'est la semaine dernière avec ma première exposition solo dans une galerie ! C'était dans un lieu identifié « art », pas un espace d'expo dans un bar ou une bibliothèque. Les retours ont un écho différent. On m'identifie en tant qu'artiste, alors je me dis « ah oui, je crois que je suis artiste » ! ça passe par les autres. J'ai eu un vrai intérêt pour le dessin pendant mon BTS graphisme. Quand j'étais petite je voulais être prof de danse sur glace !

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3. Choisis trois à cinq mots pour décrire ton travail artistique.

* La couleur * Pendant mes études, j'ai commencé par faire du nu. J'ai découvert comment on pouvait donner du volume et de la matière à un corps. J'ai tout de suite construit mes dessins avec des aplats de couleurs. Il y a un côté joyeux, séducteur, qui attire l’œil. Mais le trop plein de couleurs peut au contraire révulser. C'est ce qui m'intéresse : charger mes dessins, pour amener les personnes à s'approcher, à chercher.

* Le mystère * Quand je construis mon dessin, je crée une sorte d'enjolivement pour cacher ce que je veux dire. Pour que ce que je représente ne soit pas pénétrable d'un coup.

* L'amour * C'est la base de mon travail. L'amour et tout ce qui se joue autour, dans la relation à l'autre. Ça me permet de parler des autres émotions, du désir, du plaisir féminin.

* L'inconscient * Je travaille sur l’analyse de mes rêves depuis 7 mois ce qui m’aide à mieux m'en rappeler. Je les analyse, je les digère, ça me donne tellement d'idées, les dessins arrivent très vite dans ma tête. C'est super parce que c'est profondément moi qui parle. Et en même temps, il s'agit d'émotions et de questionnements universels que d'autres peuvent ressentir. C'est sans doute pour cette raison que mes dessins parlent aux gens. 

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4. Comment est-ce que tu nourris ta créativité ?

Je vais répondre encore une fois l’amour ! Je me nourris des échanges, des émotions partagées avec la personne que j'aime. Le plaisir, le désir, la sexualité apportent des émotions tellement fortes que ça me donne envie de les utiliser dans les dessins. Les mondes qui s'ouvrent à moi dans l'acte amoureux m’inspirent beaucoup.

En loisir, je fais du kung-fu depuis un an. C'est une pratique où tu dois apprendre à canaliser tes émotions pour donner de la force à tes mouvements. Ça m'inspire aussi pour créer des dessins.

Et puis, il y a mes autres pratiques artistiques : je fais de la céramique, du tattoo, des fresques, de la sérigraphie. Varier les supports d'intervention me permet d'apprendre de nouvelles techniques, de faire évoluer mon style et ma façon de représenter. Avec la céramique, tu peux créer des choses en volumes, c'est un rapport plus simple, plus direct, un peu charnel. Dans ma dernière expo, par exemple, je suis allée vers des trucs plus simples avec plus de matière.

5. Comment est-ce que ton travail artistique te nourrit (dans tous les sens du terme) ?

Il m'apporte du bonheur tout le temps. Intérieurement, ça m'a toujours nourrit. Matériellement, c'est plus récent. Après mes études, j'ai bossé un peu pour une fille qui faisait de la création textile et après je me suis mise en solo. Au début, c'est hyper dur : t'as pas de thune, t'es tout le temps en stress, du coup, tu trouves des solutions, tu fais de la récup', tu te démerdes. Aujourd'hui, ça va mieux. Je suis fière d'avoir fait ce choix. J'échappe à une vie qui ne me plaît pas du tout : la routine, les horaires que d'autres gèrent pour toi.

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6. Quels espaces et quels temps est-ce que tu as/prends pour ton travail artistique ?

Tout le temps ! Je n’ai pas de boulot alimentaire. Je fais du dessin tout le temps. Comme j'ai du mal à m'arrêter, je me suis donné les week-ends pour passer du temps avec les autres. Mais parfois c'est un peu une course contre la montre : j'ai des sortes d'angoisses, je me dis : si je ne bosse pas, personne ne le fera à ma place. Je suis plutôt sérieuse : je me lève tôt, je me couche tôt. Avant, je bossais chez moi, mais j'ai trop besoin de sortir, de voir du monde. Là, ça fait un an que je partage l'atelier du collectif Arbitraire (à Lyon). Ça se passe bien, parce qu'on est bienveillants. On sait que c'est dur de montrer du travail perso. On sait comment interagir quand on se montre nos dessins.

7. Quelles sont tes obsessions artistiques ?

Je crois que je dessine beaucoup de seins et de culs ! La représentation du corps est une obsession. Souvent je fais des corps trans-genres. J'aime que les gens puissent se projeter dans une identité qu'ils ont envie d'avoir, qu'ils rêvent d'avoir. Les animaux et la nature reviennent beaucoup aussi. Et sinon, la dualité : ça va avec l'amour entre eux personnes. Il y a beaucoup de duos dans mes dessins.

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8. Parle moi de ton dernier projet / de ta dernière création.

Mon expo solo à la Slow Galerie (à Paris) était une sacrée expérience, un sacré travail ! Elle s'appelait « Eaux troubles » et abordait la thématique des rêves et de l'inconscient. C'était aussi sur les contradictions intérieures, les choses qui font partie de toi mais qui sont difficiles à exprimer. Ça faisait un an et demi que j'y réfléchissais. J'ai commencé à dessiner deux mois avant la date de l'expo. C'est sorti d'un coup : tous les jours, je pondais un dessin ! En voyant mes travaux exposés ensemble, ce que je voulais dire m'est apparu comme une évidence. J'ai redécouvert mon propre univers.

Son site : https://www.laho.eu/

Crédit photos : Sarah Balounaïck