Les gosses de la génération Y sont maintenant grands : ils ont des professions, des situations, des business plans. Quelques uns, pourtant, glissent à travers les mailles du filet, se faufilent, se tortillent. Ils n'ont qu'une idée en tête : créer. Ils sculptent, peignent, dessinent, écrivent, coupent, collent ou graffent. Ils travaillent le jour, créent la nuit, ou inversement. Ils ont souvent des doubles vies. Le régime d'intermittent n'existe pas pour eux. Qui sont ces artistes et par quoi sont-ils/elles obsédé-e-s ? Que signifie « gagner sa vie » quand on produit de l'art ? Comment articuler les espaces-temps entre création, survie alimentaire et vie personnelle ?

8 questions, 8 artistes : lecteur, lectrice, c'est ton feuilleton.

Vivre artiste # 4

Cédric Esturillo Cacciarella

1. Qu'est-ce que tu réponds quand on te demande ce que tu fais dans la vie ?

Je n'ai pas encore vraiment trouvé la réponse. C'est un peu compliqué de dire « je suis artiste ». Ce serait comme dire « je suis écrivain » quand tu habites à New-York. C'est un peu stéréotypé. En ce moment, je produis des sculptures, je fais du dessin et je suis veilleur de nuit dans un hôtel. Je parle de mon travail alimentaire, parce que tant que je n'arriverai pas à vivre de mon art, j'aurai du mal à répondre « je suis artiste ». Il faut du temps pour se construire là dedans.

2. A quel moment ton identification en tant qu'artiste s'est-elle faite ?

J'ai commencé à me sentir passionné par le dessin très jeune. J'ai souvent été collé parce que je dessinais sur les tables au lieu de prendre des notes en cours de SVT. A ce moment-là déjà, je me disais que je voulais aller plus loin dans le dessin plutôt que dans la dissection de grenouilles. Après le bac, j'ai fait histoire de l'art. Je voulais en savoir plus, connaître les codes. Mais au bout d'un moment, je me suis rendu compte que ça ne m'allait pas : j'avais envie de passer de l'autre côté de la barrière, de faire partie des gens qui proposent des œuvres. L'identification s'est faite quand j'ai commencé à créer.

photo cédric 2

3. Choisis trois à cinq mots pour décrire ton travail artistique.

* Formel * J'ai besoin de produire des objets qui aient une forme perceptible, une forme proche d'une culture issue d'une grande civilisation ou d'un courant plus contemporain. Je travaille le bois, la céramique et l'acier. Je pioche des formes symboliques dans différentes cultures et je les mélange à d'autres formes pour produire des objets intermédiaires. Pour une de mes sculptures, par exemple, j'ai mis en relation le pilier djed, objet captateur de soleil dans l’Égypte antique, avec la vespasienne en céramique liée à la pratique sexuelle des soupeurs développée dans les années 60. J'ai utilisé deux formes liées au corps, ou au fantasme d'un corps (le corps d'un dieu et celui d'un homme qui pisse). Dans ce cas, le formel fait le lien entre le profane et le sacré.

* Historicité * Je m'intéresse aussi bien à des contextes marginaux contemporains qu'à des pratiques liées à des cultes dans des temps très reculés. L'humain a beaucoup évolué, mais certaines pratiques sont restées les mêmes. Si les codes ont changé, c'est que l'histoire les a fait changer. En parlant d'histoire, je tente de rapprocher des unités de temps éloignées.

* Science-fiction * Ces nouvelles formes me permettent d'imaginer ce que pourrait être notre monde. J'aime que les questions de passé et de futur puissent se mêler dans une uchronie proche du fantastique. Je produis des formes qui renvoient à une esthétique obsolète mais qui, je l'espère, sont nouvelles, donc futuristes. Dans un de ces écrits, Arnauld Pierre parle d'archéomodernisme. L'idée est de se demander : comment une société à une certaine époque a imaginé son futur et que nous indique cette projection du futur sur cette époque ?

photo cédric 3

4. Comment est-ce que tu nourris ta créativité ?

Avec beaucoup d'observation de formes issues de l'artisanat, de l'architecture, du design, de l'art contemporain ou de l'art antique. J'ai aussi de l'intérêt pour le mobilier urbain. Pendant un moment, je me suis intéressé aux murs autoroutiers par exemple. J'ai trouvé des liens formels avec les revêtements de murs dans les mosquées ou certaines églises : la répétition de motifs donne une temporalité à la déambulation.

Je m'intéresse également à des regroupements de personne autour d'un contexte particulier (revendication politique, mouvement musical...). Par exemple, le funk des années 80 ou encore le transhumanisme.

Je me nourris aussi de films et de littérature romanesque. En science-fiction, j'aime les romans de Serge Brussolo.

5. Comment est-ce que ton travail artistique te nourrit (dans tous les sens du terme) ?

Financièrement, il ne me nourrit pas, alors j'aimerais bien qu'on parle d'autre chose, ah ah ! Sinon, le fait de vouloir travailler la forme m'amène à repousser des limites techniques. Depuis quelques années, j'ai acquis un savoir-faire de bricoleur qui me fait beaucoup de bien. Le travail artistique me nourrit aussi intellectuellement parce que l'envie de comprendre certaines cultures me pousse à faire des recherches dans des domaines qui m'étaient étrangers et il m'amène vers de nouveaux groupes de personnes. Dans cette idée, je vais m'intéresser, par exemple, à la littérature romantique ou au milieu LGBT.

photo cédric 4

6. Quels espaces et quels temps est-ce que tu as/prends pour ton travail artistique ?

Depuis un an, je dispose d'un atelier à Décines, en lien avec l'Association des Écoles d'Art de la région Rhône-Alpes. J'y viens très régulièrement la semaine. Et puis, la nuit quand j'ai un peu de temps à l'hôtel, je bosse sur mon site Internet, mon portfolio ou des dossiers. Sinon, je dessine à la maison ou à l'extérieur. Depuis que je suis sorti des Beaux-Arts, j'ai du mal à ne pas réfléchir à mon travail artistique. Même quand je suis en vacances, je réfléchis aux moyens d'avancer, de produire mieux de nouvelles formes, de résoudre des problèmes techniques. Mon travail artistique prend beaucoup de place dans ma tête.

7. Quelles sont tes obsessions artistiques ?

On me dit souvent qu'on repère mes travaux pour leur côté décoratif, un peu kitsch, souvent lié à une esthétique passéiste. C'est vrai que j'ai un répertoire de formes très nostalgique des années 80, 90. Ça, ce n'est pas volontaire. Mon obsession consciente serait d'arriver à une perfection visuelle au niveau de la technique, au point où on perd même les notions techniques. J'ai l'obsession de faire les choses très proprement peu importe le temps que ça me prend. La création de la boîte Con-Apt m'a pris pratiquement six mois parce que je voulais que le bois soit taillé d'une certaine manière, que ce soit poncé intégralement à la main, etc. J'aime qu'il y ait une ambiguïté au niveau de l'origine et de la manufacture.

photo cédric 5

8. Parle moi de ton dernier projet / de ta dernière création.

J'ai fait de grandes pièces en céramiques pour la Biennale d'art contemporain de Mulhouse. Ce sont des pièces en forme de bas-relief qui mettent en jeu trois images : les astres, les paysages marins ou montagneux et la main, ou plutôt le gant. Encore une fois, je suis partie de deux choses très différentes : des gravures de Max Klinger qui évoquent la découverte par un jeune homme d'un gant oublié et l'esthétique d'un courant musical récent : la vaporware. Ce courant découle clairement d'une mélancolie des années 80 avec des couleurs flash et des lunes sur fond montagneux. En associant ces deux approches du fantasme, j'ai réalisé des céramiques sur des socles en métal et des gravures sur impressions offset. Avec ces pièces, j'ai gagné le premier prix de la Biennale. Ça va me permettre de faire une expo personnelle. Ça m'a réconforté : ces pièces m'ont demandé beaucoup de temps et d’investissement. C'est toujours plaisant d'avoir des retours concrets, en attendant la suite !

Son site : www.cedricesturillo.com