Les gosses de la génération Y sont maintenant grands : ils ont des professions, des situations, des business plans. Quelques uns, pourtant, glissent à travers les mailles du filet, se faufilent, se tortillent. Ils n'ont qu'une idée en tête : créer. Ils sculptent, peignent, dessinent, écrivent, coupent, collent ou graffent. Ils travaillent le jour, créent la nuit, ou inversement. Ils ont souvent des doubles vies. Le régime d'intermittent n'existe pas pour eux. Qui sont ces artistes et par quoi sont-ils/elles obsédé-e-s ? Que signifie « gagner sa vie » quand on produit de l'art ? Comment articuler les espaces-temps entre création, survie alimentaire et vie personnelle ?

8 questions, 8 artistes : lecteur, lectrice, c'est ton feuilleton.

Vivre artiste # 6

Vincent Guillermin

1. Qu'est-ce que tu réponds quand on te demande ce que tu fais dans la vie ?

Je réponds que je fais de la sculpture et de la scénographie. Il y a le terme « plasticien » qui est arrivé ces dernières années, mais je ne l'utilise pas trop. Même s'il définit assez bien ma pratique, j'ai du mal à me l’approprier.

2. A quel moment ton identification en tant qu'artiste s'est-elle faite ?

Pendant mon adolescence, je faisais pas mal de dessins, je bricolais. ça s'est précisé en 2002 quand je suis arrivé à la Friche (à Lyon). A ce moment, j'ai rencontré des artistes, j'ai vu des biennales d'art contemporain, des expos, j'ai vu qu'il y avait des personnes qui approfondissaient des sujets avec du détail, que leurs pièces reflétaient leurs idéologies. J'ai compris que c'était une voie qui m'intéressait et que c'était possible d'assumer ce choix. Je me sentais moins isolé. Il n'y a pas d'artiste dans ma famille.

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3. Choisis trois à cinq mots pour décrire ton travail artistique.

* Mysticisme * Je m'interroge sur la manière dont nous, jeune génération, nous retrouvons parmi les restes du judéo-christianisme. Comment, parmi les icônes en déclin, nous arrivons à nous créer, à nous inventer une spiritualité.

* Territorialité * J'aime la notions de zone et de valeur d'espace définit par les habitants. Il ne s'agit pas seulement d'espace géographique. J'aime parler d'espace utopique. Par exemple, en collaboration avec Laurène Vernet, j'ai créé une machine censée faire des îles flottantes géantes : un énorme batteur, avec un énorme bol et une grande quantité de blancs en neige. L'idée était de déposer le volume de mousse sur un cours d'eau. L'île flottante crée un territoire éphémère en dérive. Elle représente un territoire utopique. Elle représente la légèreté de l'esprit de l'artiste, l'espace dans lequel l'artiste peut créer.

* Cascadeur du bricolage * Ma pratique est un peu de l'ordre de la cascade ! Quand tu te retrouves sans outil, avec peu moyen, tu développes un autre système de travail. Le système D, moi je l'appelle système A : à l'africaine. Démerde-toi avec ce que tu as autour de toi ! J'aime me retrouver face à un problème et ne pas savoir comment le régler : ça me permet de l'aborder d'une autre manière. Les problèmes peuvent être autant d'ordre technique pour ce qui est des savoir-faire que d'ordre conceptuel pour définir le sens.

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4. Comment est-ce que tu nourris ta créativité ?

Par de la lecture. Je lis de tout. En ce moment, je lis Siddhartha d'Hermann Hesse.

Je vais voir des expos, des spectacles. Je suis hyper influencé par les arts vivants. J'aime être surpris par les nouvelles formes d'expression. D'ailleurs, quand je me suis retrouvé à la Friche avec des dizaines de compagnies autour de moi, c'est ce qui m'a permis de lâcher mon boulot et de me dire que je pourrais vivre en faisant de la scénographie. Et puis, j'aime l'aventure, rencontrer de nouvelles personnes, de nouveaux styles de vie. Tout ça me nourrit.

5. Comment est-ce que ton travail artistique te nourrit (dans tous les sens du terme) ?

Quand tu es curieux, c'est forcément riche pour l'épanouissement. Le désir de chercher me nourrit. Financièrement, ça a été de la débrouille pendant longtemps. Sans BAC, je me suis retrouvé à travailler dans une carrosserie à 18 ans, mais je savais que ce n'était pas ma voie. A 22 ans, j'ai découvert la Friche, un lieu qui venait d'être occupé par des artistes et des punks. Pendant quelques mois encore, j'ai continué d'aller bosser à la carrosserie, je piquais du matos que j'amenais à la Friche et je bricolais avec les copains jusqu'à deux heures du matin. Puis, je me suis dit que c'était la peur de perdre mon confort qui m'empêchait de faire des choix importants, qui m'emprisonnait. J'ai démissionné, lâché mon appartement, cramé ma carte bleue et mon chéquier. Je me suis construit une cabane à la Friche. Et j'ai vécu comme ça, sans compte en banque, sans sécurité sociale, pendant dix ans ! Tout est devenu piraterie. A un moment donné, quelqu'un que je respecte énormément m'a prévenu : il m'a dit de faire gaffe. J'étais en tension permanente contre un système. Mon karma en prenait un coup. Alors, progressivement, je suis sorti de ça. En plus, comme je commençais à gagner un peu de sous, ça me faisait plaisir d'acheter mes légumes à un paysan, qui lui aussi fait son travail avec amour, plutôt que de récupérer des trucs de fin de marché. A 32 ans, je me suis ouvert un compte en banque d'adolescent et j'ai fait ma première déclaration à la maison des artistes. Je reviens de 10 ans de trou noir social. Mais un trou noir avec beaucoup de lumière ! Je me suis toujours dit que ce n'était pas moi qui choisissais la marginalité, c'est la société qui me considérait comme marginal.

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6. Quels espaces et quels temps est-ce que tu as/prends pour ton travail artistique ?

J'ai la chance de bénéficier d'un espace assez conséquent à la Friche : un espace de peinture, un bureau partagé et un espace de construction mutualisé. J'ai besoin de volume important, parce que j'aime faire des objets qui prennent de la place. Je ne ramène pas de boulot à la maison. Pendant des années, je vivais dans mon atelier. Mais c'est aussi ça qui m'a coupé de certains liens sociaux.

En terme de temps, j'ai créé un équilibre entre les commandes pour la scénographie qui sont rémunérées et ma pratique personnelle. Les commandes me permettent d'expérimenter des choses vers lesquelles je ne serais pas forcément allé. Pour mes recherches et mes créations personnelles, je ne pense pas à la thune. Je veux rester dans la liberté des possibles. Souvent, je m'endors en pensant à de nouveaux projets.

7. Quelles sont tes obsessions artistiques ?

Mon obsession, c'est quand même l'utopie, l'idée que l'on peut faire autrement. Comment réussir à préserver cette notion fragile et poétique ? Comment préserver des espaces psychiques ? J'essaie de retranscrire ces espaces dans des formes physiques.

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8. Parle moi de ton dernier projet / de ta dernière création.

J'ai fabriqué un outil qui peut projeter des objets à distance et puissance égale. Je projette des tubes qui s'apparentent à des flèches sur des supports différents et je les récolte. Je vise des bâtiments précis, comme par exemple un centre d'art ou les voisins d'un centre d'art. Ce qui m'intéresse, c'est la déformation due à l'impact que l'objet subit. Je veux faire une analyse des déformations dans l'idée que ces dernières indiquent la valeur, l'aura du bâtiment. C'est une analyse absurde, on est d'accord. J'ai appelé l'arbalète « Go ravers go » en hommage à une communauté de taggeurs. Encore une histoire de territoire et de communautarisme...