Les gosses de la génération Y sont maintenant grands : ils ont des professions, des situations, des business plans. Quelques uns, pourtant, glissent à travers les mailles du filet, se faufilent, se tortillent. Ils n'ont qu'une idée en tête : créer. Ils sculptent, peignent, dessinent, écrivent, coupent, collent ou graffent. Ils travaillent le jour, créent la nuit, ou inversement. Ils ont souvent des doubles vies. Le régime d'intermittent n'existe pas pour eux. Qui sont ces artistes et par quoi sont-ils/elles obsédé-e-s ? Que signifie « gagner sa vie » quand on produit de l'art ? Comment articuler les espaces-temps entre création, survie alimentaire et vie personnelle ?

8 questions, 8 artistes : lecteur, lectrice, c'est ton feuilleton.

Vivre artiste # 7

Chloë Bonnard, aka Edith Lake

1. Qu'est-ce que tu réponds quand on te demande ce que tu fais dans la vie ?

Je réponds « je dessine ». Je peux dire que je suis illustratrice ou professeure d'arts plastiques et, si je me sens en confiance, artiste ou tatoueuse. C'est une pratique que j'assume de plus en plus. C'est intense, un peu extrême, mais ça fait complètement partie de ma pratique artistique. J'ai l'impression qu'en tant que tatoueuse, je suis l'illustratrice de quelqu'un : j'illustre un moment de vie. Comme si j'étais écrivain public.

2. A quel moment ton identification en tant qu'artiste s'est-elle faite ?

A 17 ans, j'ai eu un accident en faisant de la gravure à l'eau forte. A ce moment-là, j'ai eu l'intuition de me tourner vers l'art. A la base, j'étais plutôt attirée par les sciences et la pédagogie. Et puis, il y a eu une rencontre qui m'a fait me sentir artiste. Cette personne vivait vraiment artiste : elle assumait complètement, le vivait pleinement, de manière extrême. J'ai choisi de partager avec elle une expérience artistique et amoureuse. Et là, je me suis dis que c'était ma vie.

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3. Choisis trois à cinq mots pour décrire ton travail artistique.

* Cartographie * La carte est un support que j'ai beaucoup exploré, chiffonnée, redessiné. La carte comme objet qu'on emporte dans la poche, qu'on déplie, qu'on annote. La carte pour se perdre, pour se retrouver. J'ai dessiné des cartographies imaginaires en mixant des bouts de cartes réelles et des bouts que j'avais dans la tête en fonction de mes souvenirs ou des souvenirs de ma sœur jumelle par exemple.

* Aquatique * Il y a souvent cette notion dans mes dessins, les océans restant la partie non cartographiée ou en tout cas la plus difficile à sonder sur terre. Et puis, j'utilise de l'encre, donc du liquide. L'encre, c'est le pigment mélangé à l'eau. Quand on parle de gravure, on parle d'eau forte, aqua forte. Et ces dernières années, j'ai fait pas mal de performances au rétroprojecteur où je mélangeais aquarelle et objets dans l'eau.

* Mélancolique * Je ne sais pas si mon travail évoque cela aux gens, mais c'est le sentiment que j'essaie de mettre dans mes images. C'est un mot que j'aime : il évoque quelque chose de beau, mais aussi de douloureux. Il est lié au spleen et à l'idéal, à la rate, au corps, à ce qui nous fait mal. Les gens qui viennent me voir pour le tattoo ont souvent envie de sublimer, de marquer un souvenir qui n'a pas été forcément beau à la base. Ils décident de le faire par un geste qui va leur faire ressentir, vivre quelque chose.

* Légende * C'est un mot qui fait référence à la carte aussi. Quand je compose une image, j'ai besoin de me faire ma petite légende, c'est-à-dire d'aller piocher dans des légendes existantes, de choisir un personnage, de faire référence à un élément religieux ou mystique. Récemment, j'ai fait une image pour des bandanas en me référant à une légende indienne. Personne ne le voit, mais moi ça m'aide à choisir tel ou tel animal, tel ou tel élément naturel. Ça me donne un fil conducteur intérieur. J'aime le fait que la légende soit subjective, car transmise par les gens.

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4. Comment est-ce que tu nourris ta créativité ?

En marchant ! Une randonnée loin de la ville peut m'inspirer. J'utilise mes carnets de voyages. Ce sont des traces que je peux rouvrir, dans lesquelles je peux piocher. Les légendes sur les grandes exploratrices me plaisent également : Jeanne Barret ou Alexandra David Néel par exemple. Parfois ce sont des amis qui m'inspirent, des rencontres, des collaborations merveilleuses. Sinon, j'aime beaucoup les livres de botanistes, de scientifiques, qui datent de l'époque où la photographie n'existait pas : ils représentaient tout ce qu'ils pouvaient de manière ultra précise et parfois ça donne un côté extraterrestre au dessin. Ça m'inspire. La complexité du monde vivant me fascine, que ce soit avec les virus ou les radiolaires. L'invisible nous construit aussi.

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5. Comment est-ce que ton travail artistique te nourrit (dans tous les sens du terme) ?

L'art m'entoure. Dans les moments, où je crée je suis comme sous l'eau et le reste du temps, je suis emportée par une rivière. C'est houleux au niveau du rythme et du flux pécuniaire. Mais en tout cas, le courant continue. Depuis 4 ans, je suis professeure d'arts plastiques, ça donne une petite stabilité à la rivière. Mais l'année prochaine, j'envisage d'arrêter ce boulot pour me consacrer au tatouage et voir si ça peut être ma source régulière.

6. Quels espaces et quels temps est-ce que tu as/prends pour ton travail artistique ?

Pour les carnets de voyages, ce sont des instants furtifs : sortir un carnet par tous les temps et crayonner. Pour le reste, j'ai besoin de temps. Je fais tout le processus du croquis jusqu'à l'objet fini. Pour ça, j'ai besoin de plusieurs jours d'affilés. C'est vraiment important pour moi. C'est comme avec un livre : si un bouquin me plaît, je le lis tous les jours jusqu'à ce qu'il soit fini, je ne suis pas capable de le laisser trop longtemps dans un coin. C'est devenu un peu plus compliqué depuis que j'ai un enfant. Souvent, je dessinais le soir ou la nuit. Maintenant, j'ai une pratique qui se fait un peu plus aux heures de bureau ! Pour permettre la création sans interruption, j'essaie de faire des résidences, de partir. Prochainement, je vais partir une semaine à Strasbourg dans une galerie de tatouage et j'ai été invitée à Lille pour faire une expo personnelle dans un atelier de sérigraphie.

Pour l'espace, j'ai la chance d'avoir un bureau à la maison avec tous mes livres. Puis, quand je passe de la création à la fabrication, je vais dans mon atelier de sérigraphie collectif à la Friche Lamartine.

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7. Quelles sont tes obsessions artistiques ?

Les montagnes, la biologie, le vivant... La femme et les légendes autour de la femme... Je dessine beaucoup de déesses, de sirènes. Et l'idée de la protection revient souvent : quand je tatoue, j'ai l'impression de proposer aux gens des gris-gris, des images mélancoliques et protectrices. La peau est notre première protection face au monde. En médecine chinoise, le tatouage est considéré comme une cicatrice, mais une cicatrice choisie. D'ailleurs, c'est mon premier déclic artistique : un accident qui a modifié mon corps.

8. Parle moi de ton dernier projet / de ta dernière création.

Avec Barbapop, j'ai le projet de faire une carte des lieux secrets de Lyon. On a envie de faire une carte des lieux culturels, des endroits squattés, invisibles de Lyon. Vous en saurez plus bientôt...

Ses liens : http://cargocollective.com/chloebonnard // https://www.instagram.com/edithlake/