Les gosses de la génération Y sont maintenant grands : ils ont des professions, des situations, des business plans. Quelques uns, pourtant, glissent à travers les mailles du filet, se faufilent, se tortillent. Ils n'ont qu'une idée en tête : créer. Ils sculptent, peignent, dessinent, écrivent, coupent, collent ou graffent. Ils travaillent le jour, créent la nuit, ou inversement. Ils ont souvent des doubles vies. Le régime d'intermittent n'existe pas pour eux. Qui sont ces artistes et par quoi sont-ils/elles obsédé-e-s ? Que signifie « gagner sa vie » quand on produit de l'art ? Comment articuler les espaces-temps entre création, survie alimentaire et vie personnelle ?

8 questions, 8 artistes : lecteur, lectrice, c'est ton feuilleton.

Vivre artiste # 8

Federica de Ruvo

photo fede 1

1. Qu'est-ce que tu réponds quand on te demande ce que tu fais dans la vie ?

Je réponds que je suis artiste. C'est un choix très important que j'assume. Je pense que l'activité créatrice est fondamentale pour l'humanité. L'artiste travaille avec beaucoup d'imagination et l'imagination est proche de la liberté. L'artiste est une sorte de philosophe ou d'archéologue : il rend l'inconnu visible, il le met en images. C'est un travail complet et complexe.

Je dis aussi que je suis animatrice d'ateliers plastiques. Je travaille pour différentes structures sociales notamment avec les amicales de Saint-Étienne. J'anime des ateliers avec l'asso Tip Top Print que j'ai montée avec Totipote et dont le but est de mettre en valeur les dessins enfantins, de créer des projets collaboratifs sous forme d'affiches ou de fanzines. J'adore travailler avec les enfants parce qu'ils ont cette spontanéité que parfois l'artiste perd, à cause de la répétition du geste créatif.

photo fede 2

2. A quel moment ton identification en tant qu'artiste s'est-elle faite ?

Je sors de l'école des Beaux-Arts de Bologne. Après le diplôme, j'étais un peu perdue parce que je n'avais pas les outils pour créer mon activité. Alors, je suis partie en Erasmus à Strasbourg. Pendant cette période de questionnements, je suis allée à la rencontre de différentes personnes. J'ai regardé leurs démarches, leurs façons de vivre, leurs créations. Ça m'a permis de me recentrer sur mes objectifs et de comprendre que, moi aussi, je voulais devenir artiste. Après, il y a une petite anecdote : en 2013, j'ai perdu ma carte d'identité italienne et quand je l'ai fait refaire j'ai dit « artiste » pour la profession. La dame de l'administration a accepté : maintenant c'est écrit sur ma carte !

3. Choisis trois à cinq mots pour décrire ton travail artistique.

* Symbole * Je m'inspire des imageries populaires indienne et africaine, de la peinture italienne de la Renaissance et de l'imagerie religieuse. J'utilise les symboles pour raconter, décrire, faire des connexions. Leur présence permet des interprétations très ouvertes.

* Sincérité * Mes images sont presque toutes frontales. Elles regardent le spectateur. Dans mes autoportraits photographiques comme dans mes dessins, je suis à la recherche du regard. C'est un jeu de séduction. J'aime l'idée que l'image soit contemplée.

* Expérimentation * Je touche à différentes techniques d'expression : sculpture, dessin, photo, peinture, sérigraphie... Dernièrement, j'ai abordé la gravure. C'est un entre-deux qui me plaît. Entre sculpture et dessin. C'est important pour moi de ne pas me figer dans un style.

* Intime * Mon vécu personnel a donné vie à certaines de mes œuvres. J'interpelle beaucoup mes sentiments, mes relations amoureuses, mes rêves, ce que je ne pourrais jamais avoir. C'est en réalisant des images un peu poétiques, magiques, que j'arrive à maîtriser les angoisses existentielles. Les images sont comme des amulettes.

photo fede 3

4. Comment est-ce que tu nourris ta créativité ?

J'adore aller à la bibliothèque. Cette année, j'ai fait de belles découvertes ou redécouvertes : l'art sacré éthiopien, les peintures romaines, les œuvres de la Renaissance... J'aime aussi le silence. J'en ai besoin pour travailler. Avec le silence, je rentre dans un tunnel créatif intense. Et puis, j'aime bien me balader pour me relaxer, découvrir de nouveaux endroits, trouver des objets que je peux réinterpréter. J'adore les vide-greniers ! C'est une source de trouvailles.

Changer de ville est très important aussi. Au début, j'avais peur. Mais je suis venue en France et grâce aux changements, j'ai découvert des milieux différents qui m'ont beaucoup nourrie. J'ai fait des rencontres extraordinaires. Une grande partie de ma création prend source dans l'amour. Je crois au rapport amoureux, aux différentes formes d'amour. Même l'impossibilité amoureuse peut être matière à création.

5. Comment est-ce que ton travail artistique te nourrit (dans tous les sens du terme) ?

L'art peut me donner faim ou me l'enlever. Quand je suis dans la création, quand je sens que mon intuition est bonne, je ne m'arrête pas et parfois j'oublie de manger ! C'est comme une course. Financièrement, mon travail artistique ne me nourrit pas trop. Je ne sais pas si c'est naïf, mais j'ai un rêve : rencontrer un galeriste ou un curateur qui soit amoureux de l'art et qui puisse faire du mécénat. J'aime l'idée que ce soit un collectionneur privé qui investisse dans ma création, qui contemple mes œuvres dans sa maison. C'est une idée peut-être un peu romantique. Mais les expos me stressent. Elles demandent beaucoup d'investissement et c'est dur de vendre.

6. Quels espaces et quels temps est-ce que tu as/prends pour ton travail artistique ?

Au début, je travaillais tous les jours, j'avais l'obsession de réussir. Maintenant, je travaille pour le plaisir de créer. J’alterne des périodes de travail et des périodes de pause. Les pauses permettent de digérer le travail, de ne pas m'emprisonner. Quand je travaille, je ne vois personne, je suis concentrée, je dois finir ce que j'ai commencé. Je suis prise dans mon vortex créatif.

A Strasbourg, mon atelier était dans un garage. Quand je fermais la porte, il y avait juste moi et les quatre murs de béton. C'était comme une boîte dans laquelle tout mon inconscient pouvait ressortir. La coupure spatiale et temporelle était totale. Maintenant, je vis à Saint-Étienne : le grenier au-dessus de mon appart est devenu mon atelier. Je suis passée du garage au grenier !

7. Quelles sont tes obsessions artistiques ?

J'ai peur du vide, du blanc : je dois tuer cette blancheur en utilisant plusieurs couches de peinture ou en refaisant plusieurs fois le même dessin. Il y a l'obsession de la mort aussi. La création permet de laisser une trace de la vie terrestre, alors c'est important pour moi de réaliser une image qui me plaît vraiment. J'ai un côté vorace : je dessine, je dessine, je détruis, j'utilise beaucoup de matériel. Je suis dans un rapport presque performatif. Parfois, ça devient une danse.

Il y a un animal mythique qui revient dans mes dessins en ce moment : le serpent. Il représente les cycles éternelles, la régénération et la répétition de certains chemins qui créent des possibilités infinies. Le serpent mue. Comme moi, quand je passe d'une période de photo à une période de gravure.

photo fede 5

8. Parle moi de ton dernier projet / de ta dernière création.

Je vais parler d'un projet futur en espérant que ça me porte bonheur. Je prévois de réaliser un livre en sérigraphie dans l'atelier Inkpress à la Croix-Rousse. Ce sera un livre autobiographique. J'aimerais mélanger poésie et images. Les images symboliques et allégoriques me permettent de romancer ma vie. Pour ce projet, j'ai demandé une aide à la création à la ville de Saint-Étienne. J'espère que ça va marcher !

Son site : www.federicaderuvo.com