A Chloé, Sophie, Anna, Marion(s) et Lili. 1129095

Où que vous soyez, vous me manquez.

Je sais que la nostalgie héroïse le passé.

Mais quand même, quel panache ! Quelle obstination dans la vacuité.

Glorieuses inutiles, bouches incendiaires sur ventres révolutionnaires, rien ne nous arrêtait : missiles de fromage à la cantine, surnoms de têtes à con, concours d’enlevé de tampons, auto-stop en talons, nuits blanches à Puvis-de-Chavanne…

Bravades, accolades, révélations. Trouvailles, emblèmes, mystifications.

Notre réalité klaxonneuse était sans corvée. Nos inclinaisons, paresseuses.

J’entraperçois avec la beauté lapidaire du souvenir intact, la qualité de notre inattentive tendresse. Nous faisions famille, d’un geste. Pas une ne manquait à l’appel.

Secte mal fagotée, réunions inextremis, manifesto douteux.

Issues d’une évidence, nous nous faisions confiance.

Retournez au tribunal du scandal consulter votre journal. Les archives réveilleront le tumulte amnésique. Retranscris par une plume amie, les tourments « adolescents » et leur cortège d’espérance…

A la loupe de l’imagination, nos envies balisaient. Tu seras danseuse et tu seras fauchée. Tu pêcheras des poissons en Patagonie. Tu auras une jambe de bois.

La piste de la jambe de bois étourdissait. Elle provoquait des hurlements de rire sur fond d’inquiétude trouble : et si l’avenir était sombre ?

Kids

Disloquées, recroquevillées mais à portée, nous subsistons. Un erzat d’amitié-fusion. Une épiphanie.

Si j’osais vous le dire comme avant, sans précaution : nous sommes tenues par la justification. Celle d’une vie d’ado qui s’étire, celle d’une vie de femme avec des enfants. Mais qu’en savons-nous, au juste, de la voie à suivre ? Pas plus qu’avant. Que savons-nous de l’apaisement ?

Les images d’épinal bourdonnent dans nos rétines.

Où que vous en soyez mes chères bonnes, vous me manquez.

Si je tire une fierté de notre rencontre, c’est d’être dégénérée.

Vous faîtes famille ailleurs. Avec l’élu d’une prose carrée ou des amitiés de rue.

J’attends, sereinement, la première issue. La faille qui fera revoir l’inutile et rire des échecs. Se dessineront alors joyeusement, sous la loupe de la résignation, nos pimpants regrets.

Été 2017. Je passe quelques jours à la campagne chez un ami de mon père. Je les vois se taquiner tous les deux, légèrement voûtés. La boutade a pris du gris, disons amortie, mais elle résiste comme un rempart. « J’ouvre la porte-fenêtre, tu ne me pousses pas, hein ? » dit notre hôte amusé, laissant mon père dans son dos. Dans ses yeux griffés par les plis, s’invite une joie :  l’irrésistible appel de la connerie.

  Photos : extraits de Clueless (Amy Heckerling) et Kids (Larry Clark)