Je regarde le mur.

En ce moment, je dors mal et je ne fais que travailler. A tel point que j'ai le coin de la lèvre fendu, les doigts qui ne craquent plus et l'oeil gonflé d'un Jean-Marie Le Pen qui aurait avorté. Je souffle toutes les quatre minutes sans trop savoir pourquoi, je ronge les ongles de ma stagiaire, je me lave les cheveux avec la crème Pies Secos de Santander. J'ai même pleuré ce matin en me levant (la dernière fois que ça m'est arrivé, Freddie Mercury nous quittait), en pensant qu'un jour ma mère ne mangera plus de mangues en souriant comme une enfant et ne jettera plus de galets dans l'Océan déchaîné. Je vois les gens qui font comme s'ils n'allaient pas mourir se prendre par la main et aller acheter leur pain. Les cons.

La difficulté à crier le bon nom en jouissant, mémoriser l'adresse de mes amis et mon code de CB attaque légèrement ma vie sociale - déjà en soins palliatifs.

Je préfère rester chez moi, je peux écouter Véronique Samson à fond (le correcteur, qui connaît Véro 🙂 vient de me dire d'enlever le M à Sanson).

Je reçois les mails communs d'organisation de week-end transférés au dernier moment par un des destinataires qui voudrait que j'apporte mon jeu de société Hôtel. Moi seule en région parisienne possède encore un exemplaire intact de la version 1991 d'Hôtel, avec les fenêtres du Fujiyama en carton orange.

Bon, j'exagère peut-être un peu. Hier, les copines ont pensé à m'appeler pour aller boire un coup au Café du Pont. Elles m'avaient invité en début de journée et je me suis "libérée". Je vous sers au passage la private joke des auto-entrepreneurs qui circule en ce moment : je me suis envoyée une demande de congé et j'ai accepté ma requête. Painful.

Elles se sont concertées des yeux pour ne pas me faire une réflexion sur mon jean Levi's déboutonné de dix cm à la taille (l'aérophagie en espace clos est mon talon d'Achille). On s'est regardé silencieusement cinq minutes, avant de prendre la commande, cherchant des sujets de conversations positifs. Putain on pourrait faire quelque chose de nos vies, s'améliorer. Putain, créons des projets cools. Aidons les grabataires à nourrir les pigeons, écrivons une comédie musicale sur la fonte des glaces, fabriquons des vêtements en coton bio à partir d'extraits de peau d'enfants noirs, ou au moins, bonté divine, recyclons nos règles.

Après quatre Pouilly-Fuissé, nous insultions nos cons de potes branleurs à cause de qui on a pas le temps de créer de vrais projets cools. C'est totalement de leur faute, s'ils arrêtaient avec leurs problèmes du quotidien et leurs coups de fil incessants,  nous serions peut-être en Tasmanie à l'heure qu'il est, en train de tuer des bisons. De sauver des bisons, j'veux dire. S'ils ne nous retenaient pas ici, bah on aurait une autre vie quoi. Une vie héroïque, pas ironique.

Mais ce n'est pas pour parler héroïsme et aérophagie que je prends la parole aujourd'hui.

Alors que je travaille 26 heures par jour en tétant du lait concentré qui coule sur mon Mac Book Pro (je me lasserai jamais de dire Mac Book Pro, c'est comme Farniente, en mieux), que j'ai la mine d'un soudeur grec au chômage et que ma seule récréation est de cliquer Play Curb Your Enthousiasm sur DP Stream, je me suis faite chucher au concert de The Rapture l'autre soir. Ouais, carrément, chucher.

Luke Jenner avait mis sa chemise rayée rose et blanche façon vendeur de glace, le son de la basse montait, montait, la voix puissante de Lucky s'emparait de nous, de nos fantasmes, de nos idéaux, comme un discours politique la vieille d'une élection, je félicitais haut et fort Lucky pour ses choix vestimentaires et l'enjoignais à envoyer la sauce, à balancer le tube, quand une fine brindille blonde s'est retournée vers moi et a posé un : "Chuuuut!". Au début, j'ai pas compris, j'ai cru qu'elle réclamait aussi le tube, pour en avoir pour son argent, mais en allemand. Alors j'ai tapoté sur son épaule en souriant. Mais elle s'est penchée et a renchéri : "Hé meuf, je t'entends plus que je n'entends le groupe". Elle a bien prononcé toutes les syllabes des mots, y compris la négation. Elle a dit "meuf" en début de phrase, alors qu'elle n'avait clairement pas le charisme. Elle portait une chemise à fleurs - pas la liberty de Paul & Joe, la Marks and Spencer en polyester bleu clair. Et surtout, surtout, elle sentait la colle à bois. Elle a tourné la tête qui est venue s'aligner dans la direction de ses deux petits tétons revêches. Je lui ai fait un bon doigt d'honneur dans ses cheveux paillasses, en secouant la langue, comme le font les lesbos ricaines dans les films genre Monster. Son mec, voyant que j'affichais la gouaille d'une rockeuse, se sentant obligé de la défendre, lui a attrapé la bouche. Pignouffe. Pignouffes sniffeurs de colle.

Crier dans un concert c'est interdit. Un peu comme danser en soirée, picoler au bar ou fumer sur le balcon. Soyons propres, c'est vrai quoi, soyons propres et droits dans nos bottes de jeunes vieux. Alignés en rang avec nos moustaches brossées, crions Marks and Spencer président, mais doucement, dans des haut-parleurs sur volume restreint. Marks and Spencer président ! Chut. Mark and Spencer président !

N'allons plus aux concerts, mais au cimetière, plus aux manifestations, mais au Téléthon. D'ailleurs ne sortons plus. A quoi ça sert ? Confectionnons un monde de mortels chiants, dans une amplitude de décibels raisonnable. Soyons tous à l'image de cette prudente blonde qui doit sucer son mec avec une paille et mettre des antivols sur sa trousse.

Je suis montée dans la caisse d'un pote pour rentrer, posée à l'arrière, éberluée. Comme une gamine qui allait sortir une bonne vanne devant son mec et à qui son père aurait dit "range ta chambre". Voilà, c'est exactement ça : j'ai 32 ans et la blonde m'a dit d'aller ranger ma chambre. Et comme si c'était pas suffisant, un mec dans la voiture nous a lâché l'air de rien LA bombe de l'année. Chirurgien-plastique, il nous a confié que bon nombre de ses patientes venaient le voir pour se faire couper la lèvre pendante. J'ai dit c'est quoi la lèvre pendante? Il a dit c'est celle qui pend du vagin. Mais qui pend comment ? Bah qui pend, beaucoup. Genre mi-cuisse ? Bah presque. Il a rajouté : on se rend pas compte, mais c'est vachement chiant, elles ne peuvent pas faire du vélo.

Aujourd'hui, je regarde le mur et je me pose plein de questions : Où ces femmes cachent-elles leur lèvre pendante à la plage ? Existe-t-il des maillots de bain avec une poche à lèvre ? Une crème pour lèvres pendantes irritées ? Pourquoi les fabricants de vélo ne prennent-ils pas en compte ce handicap ? Trouveraient-ils le marché s'ils fabriquaient des vélos avec un espace lèvre sur la selle ? Combien de femmes aux lèvres pendantes ont envie d'acheter un vélo ?

Depuis qu'on ne crie plus aux concerts et que les lèvres mi-cuisses sont entrées dans ma vie, je ne dors plus la nuit.